Maltraiter les vieux grâce aux médecins : vers un syndrome de Münchausen gériatrique

 

 

Je termine par une innovation nosographique cette triade d’articles évoquant Münchausen et consacrée, cette fois, à la façon dont on peut torturer les personnes âgées sous prétexte de les protéger.

Une bonne anecdote vaudra mieux qu’un long discours : il s’agit d’une femme âgée, bientôt centenaire, en parfaite santé (compte tenu de son âge) avec les stigmates familiaux d’une prodigieuse longévité : d’origine catalane, sa propre mère dansait la sardane à 102 ans, en sabots…

Comme dans presque toutes les familles, l’une des enfants s’est autopromue responsable de la santé maternelle et s’en glorifie : tout en avouant son agressivité névrotique pour sa mère, elle aime à se présenter comme une bonne fille pétrie de piété filiale, qui passe ses journées à mener sa mère en laboratoires d’analyses, chez le médecin, et puis en pharmacie pour acheter des médicaments. Le jour dont nous parlons, le jeune con qui sert de médecin à la mère décrète que celle-ci est obèse et qu’elle doit se mettre au régime, ce qui provoque chez la fille une joie mauvaise : « Finie la charcuterie ! Finies les pâtisseries ». Or, il s’avère que pauvre parmi les pauvres, la femme en question a eu pas moins de sept grossesses qui lui ont relâché la ceinture abdominale (elle n’a pas eu trop l’occasion de participer à des séances de gymnastique après ces accouchements, surtout dans les camps de réfugiés que la France a généreusement mis à la disposition des vaincus de la guerre d’Espagne…). Mais outre que le médecin semble incapable de faire la différence entre un relâchement des muscles abdominaux et une obésité, il n’est pas traversé par l’idée que si obésité il y avait, ce ne serait pas une maladie mais un simple « facteur de risque » susceptible, statistiquement (c’est la définition du « facteur de risque), de raccourcir l’espérance de vie. Sauf qu’une espérance de vie « raccourcie » quand on est bientôt centenaire…

Ce qui ressort de cette histoire exemplaire à bien des égards, c’est d’abord que les excès de la médicalisation sont en rapport avec l’incompétence des médecins : à force de vouloir tout soigner dont la vie, on finit par ne plus voir ce qui compte. C’est ensuite que les erreurs médicales, pour être néfastes, ont souvent besoin de la complicité des patients ou de leur famille : le pilulier obsessionnellement mis à jour permet de garantir l’ingestion scrupuleuse de médicaments comme les statines, qui seraient plus opportunément oubliés si les enfants cessaient de monter la garde.

La médicalisation, surtout, fournit une « alternative » aux gens dont la dernière idée serait de communiquer avec leurs vieux parents – de les accompagner humainement. Il n’est pas inutile de relever au passage que cette « fille modèle » a complètement raté sa vie amoureuse, que sa propre fille passe sa vie en hospitalisations psychiatriques et que la petite-fille résultant de cette vie amoureuse lamentable se comporte en confidente de sa mère et de ses déboires sentimentaux : il y a comme ça des familles où l’on se soigne mutuellement, sauf que la polarité de cette prise en charge se fait à sens unique, avec la gamine comme thérapeute et la mère comme patiente : à sept ans, elle s’enquiert avec une compassion toute… maternelle de l’équilibre psychique et érotique de sa mère (« Il va bien, ton nouveau copain ? »). On peut conjecturer que cette gamine toute mignonne trouvera sa rédemption quand elle deviendra coach en « développement personnel »…

Récapitulons : nous avons une femme âgée qui offre toutes les garanties d’une espérance de vie exceptionnelle 1, que sa fille s’applique à ruiner par une médicalisation inopportune. Ce n’est pas un hasard que la « fille modèle » déteste sa mère : la médicalisation lui permet de mettre sa haine en actes.

Avant l’époque « post-moderne » (disons : à l’époque pré-postmoderne…), le commun des mortels avait ses catégories morales pour qualifier le plaisir qu’on peut ressentir à faire souffrir autrui (le Mal, Satan…). En introduisant la notion de sadisme, Freud n’a pas innové2 : il a simplement requalifié selon d’autres catégories le plaisir ressenti à faire souffrir son Prochain.

Ainsi, chez les gens rongés par la haine d’autrui, la « médicalisation » recouvre d’un manteau honorable les scrofules de la sauvagerie et du sadisme.

C’est ce qu’on appelle « les progrès de la médecine ».

  1. J’ai déjà eu l’occasion, sur ce site, de soutenir que les sujets âgés, loin d’être un poids pour la solidarité nationale, ont hérité d’une remarquable santé, – pour autant que l’on ne confonde pas « santé » et « immortalité ».
  2. D’ailleurs, selon l’omniscient Michel Onfray, il n’a jamais dit que des conneries.