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Être ou ne pas être "lanceur d’alerte"

mercredi 14 février 2018 par Marc Girard

Une critique de cet article (initialement mis en ligne le 09/02/18), me conduit à approfondir une réflexion que, faute de temps, j’avais présentée de façon excessivement minimaliste.

Très fugitivement, j’ai déjà eu l’occasion d’ironiser sur les "lanceurs d’alerte" à plein temps, en montrant que cette "chronicisation" d’une situation par essence ponctuelle attestait, surtout, une profonde incompréhension du problème posé par le "lancement d’alerte".

Mais je n’avais encore jamais pris le temps d’aborder plus précisément la question. Même si ça reste très succinct, c’est chose faite à présent, en réponse aux bons apôtres qui, tout en conscientisant peu à peu les limites de d’Irène Frachon (mieux vaut tard que jamais), se consolent en maugréant qu’on ne peut pas lui ôter d’avoir été "lanceuse d’alerte".

Justement, si...

Il faut prendre garde à ne pas émousser le sens des mots.

Un « lanceur d’alerte », ce n’est pas un présumé héros, ce n’est pas quelqu’un qui a raison avant tout le monde, c’est encore moins quelqu’un qui fait ça sur tout ou de façon chronique. C’est quelqu’un qui se trouve – momentanément – broyé dans un conflit de loyautés : typiquement, un salarié coincé entre ce qu’il doit (par contrat) à son entreprise et ce que lui dicte sa morale (ou encore : un juré qui dénonce la façon dont on a délibéré alors qu’il s’était formellement engagé à ne pas le faire, sous peine de sanctions judiciaires).

On pense ce qu’on veut d’Irène Frachon, mais elle n’a jamais vendu Médiator, ni été salariée de Servier. Dans un long reportage que lui avait consacré le journal suisse Sept Info, elle admettait d’ailleurs n’avoir pris aucun risque financier dans cette histoire – dont on ne sache pas, par ailleurs, qu’elle lui ait coûté quoi que ce soit professionnellement (le CHU de Brest n’ayant pas de participation dans les affaires de Servier)…

Ne pas comprendre ça, c’est brouiller les enjeux d’une protection juridique effective à l’endroit des vrais lanceurs d’alerte : parce que le lanceur d’alerte se met objectivement en tort, juridiquement, ce qui, à ma connaissance, n’a jamais été le cas avec Sainte Irène.

***

Délices de la « démocratie Internet » qui permet à n’importe qui de disserter en toute liberté sur n’importe quoi : un article peu amène, paru sur la Toile et entièrement consacré au mien, parvient à ma connaissance, quelques jours seulement après la première mise en ligne (09/02/2018). Dans cette critique, deux choses me sont principalement reprochées : i) je n’aurais pas connaissance des nombreuses définitions du « lanceur d’alerte » disponibles sur le Net (sur Wikipédia, L’Humanité, Le Monde, Transparency International...) ; ii) j’affecterais d’ignorer que c’est Irène Frachon « qui a alerté officiellement sur les dangers du médicament Médiator ». D’où la conclusion que « l’illustre expert Marc Girard (…) s’y prend vraiment très mal pour plaider sa cause » (c’est moi qui souligne).

Vraiment « vraiment » ?...

Outre qu’il n’y a rien d’une cause personnelle dans un débat où, à la différence de beaucoup, je n’ai jamais revendiqué être moi-même un lanceur d’alerte (question de définition, justement), deux choses ont manifestement échappé à mon censeur trop sûr de lui.

  • C’eût été un préalable intéressant si, dans les diverses définitions du concept qu’il a recensées, il s’était préoccupé de savoir si : i) elles étaient cohérentes les unes avec les autres ; ii) elles ne concernaient pas des situations déjà prévues par la loi (sur la liberté d’expression, sur la dénonciation de crime, sur le droit du travail, etc.) [1]. S’il s’était donné la peine de ce travail préliminaire, mon contradicteur aurait mieux compris mon propos concernant l’inadéquation des définitions existantes et ma prétention à stimuler la réflexion sur le sujet.
  • Qu’Irène Frachon ait alerté « officiellement sur les dangers de Médiator » n’est nullement contesté : c’est au contraire ce que je lui reproche – et depuis le tout début – au motif qu’elle a fourni une occasion historique de détourner l’attention des vrais problèmes. Dans cette manipulation de la première heure à laquelle les plus hautes autorités du pays ont prêté main forte, l’infimité du problème sanitaire posé par Médiator s’est trouvée occultée derrière la gloire indue attachée au statut de « lanceuse d’alerte » (qu’est-ce qu’une « alerte » qui cristallise l’unanimité de ceux qui détiennent le pouvoir ?).

Je m’y prends peut être « très mal » et je n’empêche personne de faire mieux (quoique je n’aie pas aperçu beaucoup de candidats se bousculer au portillon...) ; mais je maintiens que le totalitarisme sanitaire vers lequel on s’achemine à marches forcées sous la cravache d’A. Buzyn doit beaucoup à Irène Frachon et à la jobardise de ceux qui, à l’instar de mon contradicteur, n’ont toujours pas compris ce qui s’est passé.

[1] Cela n’est jamais une bonne chose de multiplier les lois pour camoufler la mollesse (ou l’incompétence) des juges dans la mise en œuvre de celles qui existent déjà : on appelle ça « inflation législative » et il n’est que de regarder autour de soi pour voir où ça mène. Je suis au regret de contester, par exemple, la prétention d’A. Cicolella d’avoir fourni à la Cour de cassation le prétexte à un premier arrêt sur les lanceurs d’alerte : jusqu’à preuve du contraire, la procédure qu’il avait enclenchée contre son ancien employeur relevait tout bêtement du Droit du travail.


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