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Charlie ou charlots ?

jeudi 31 décembre 2015 par Marc Girard

« Mais le poème que nous avons entendu a paralysé notre entendement » (Henri Michaux)

(Un post-scriptum du 31/12/15 permet de réactualiser cet article, originellement mis en ligne depuis le 18/01/15. Les conditions de la liberté d’expression étant ce qu’elles sont actuellement en France, je remercie les internautes intéressés d’en conserver copie et d’en assurer la diffusion par leurs propres moyens).

RÉSUMÉ - Le présent article a été rédigé "à chaud" en janvier 2015, juste après l’attaque de Charlie Hebdo, pour répondre à la demande d’interlocuteurs qui percevaient la perversité des manifestations organisées par le pouvoir dans le contexte d’émotion qui a suivi, mais sans parvenir à la formuler clairement. On y analyse la fausseté des postures adoptées par nos dirigeants ainsi que le vide des proclamations et slogans qui ont fait une quasi-unanimité dans ces jours-là. On revient enfin à l’historique du journal Charlie Hebdo en reconstituant l’impasse qui a consisté à à s’étourdir dans une provocation de plus en plus débile et en montrant que ce parti-pris de provocation coûte que coûte fait plus les affaires du néocapitalisme que celles de quelque "liberté" que ce soit. Près d’un an plus tard, cette analyse va se voir formellement confirmée par une étude étrangère montrant que la mobilisation panurgienne en faveur de la "Liberté" a, en fait, servi de prétexte à un recul significatif de la liberté d’expression dans notre pays. Puis, ce résultat, déjà paradoxal, se voit soudain aggravé par les attentats de novembre 2015 qui justifient un train de mesures toutes plus antidémocratiques les unes que les autres, rendues possibles par l’inconcevable immaturité politique qui, depuis une cinquantaine d’années, a gangrené notre société de consommation et dont l’irrésistible propagation signe la victoire par KO des forces du marché sur la démocratie.

Table des matières

  1. "Tu ne tueras point"
  2. Un rassemblement sidérant
  3. Le vide derrière les slogans
  4. Retour sur l’histoire de Charlie Hebdo
  5. Épilogue : à la recherche de l’excès dans l’excès
  6. Post-scriptum (31/12/15)
    • La manifestation du 11/01/15
    • Les attentats du 13/11/15
    • L’histoire morale d’une génération
    • Le précédent de Pétain
    • "Les hommes de ma génération"

Les visiteurs du présent site savent qu’il n’est pas le lieu de l’omniscience ou de l’omnipotence et que, tout en se gardant le droit d’avoir des opinions (et même des analyses) sur les grands problèmes du moment, je me garde d’y prendre publiquement position sur tout et sur n’importe quoi. Mais à mesure que je réfléchissais pour répondre le plus intelligemment possible aux sollicitations des proches qui cherchaient une interprétation aux événements tragiques de ces derniers jours, le constat s’imposait avec une évidence croissante : ces manifestations sidérantes des 10-11 janvier 2015, qui ont indistinctement uni des millions de personnes – dont des ennemis irréconciliables – autour de slogans syntaxiquement douteux, sémantiquement incongrus (« je suis Charlie » [1]) et politiquement fallacieux, renvoient bien à la problématique qui donne son unité à l’ensemble de mes contributions – à savoir une crise des valeurs [2]. Et comme, depuis ce tragique mercredi 7 janvier, il m’a été difficile d’identifier dans les médias des contributions de nature à éclairer le débat [3], j’ai fini par me dire qu’y réfléchir à haute voix n’était pas incompatible avec mon engagement [4]. Pour le meilleur et pour le pire : le lecteur jugera.

« Tu ne tueras point »

Déplorer ces terribles meurtres est un peu éculé pour introduire une critique de l’unanimisme qui s’est emparé de notre pays depuis plusieurs jours, car presque tout le monde l’a déjà fait avant moi : mais outre par sa justification morale, l’exorde qui va suivre s’impose d’autant plus que dans le contexte actuel, les autorités solennellement dévouées à la « liberté d’expression » et à la « tolérance » apparaissent bien promptes à dégainer leur code pénal à la moindre suspicion « d’apologie du terrorisme » [5]. Pour ce qui me concerne, en tout cas, j’ai déjà trop eu l’occasion d’expérimenter la brutalité autiste de la justice française quand une raison d’État est en jeu, d’où un minimum de précautions oratoires…

Posons donc d’emblée comme une évidence qu’il n’est pas acceptable de tuer son prochain : aucune opposition philosophiquement fondée, aucune divergence politique si radicale soit-elle, aucun antagonisme axiologique ne peuvent justifier le moindre meurtre, encore moins dix-sept meurtres (quoiqu’en pareille matière, l’atrocité ne se mesure pas au nombre des victimes [6]) – pour ne point parler des rescapés qui ne s’en tireront pas sans séquelles éventuellement cruelles.

De plus, même s’il est toujours un peu délicat de faire du talent un motif complémentaire de déploration (l’assassinat d’un homme sans qualités est-il plus anodin que celui d’un génie ?), il y a forcément quelque chose de ravageant dans la disparition prématurée d’individus qui ont donné toutes les preuves du leur, et de leur irremplaçabilité.

Un rassemblement sidérant

Question introductive, juste pour l’ambiance : de mémoire citoyenne, à quand remonte la dernière manifestation où les autorités policières ne se sont pas acharnées à minimiser les chiffres de participation populaire tels qu’évalués par les organisateurs ?...

Outre par son ampleur, le consensus (sinon l’unanimité [7]) est sidérant, à au moins deux titres : par la nullité de ses meneurs, d’une part, par l’inconsistance de ses valeurs d’autre part [8].

Un « sans-faute » de Hollande (Le Monde, 12/01/15) ?

  • Ce fut la première erreur des manifestants que d’avoir benoîtement validé la récupération [9] pourtant grossière opérée par le président probablement le plus falot de toute la Cinquième République. On ne se range pas au nom de la « liberté d’expression » derrière l’homme dont la meilleure chance de passer dans l’Histoire sera d’avoir porté à son dernier degré la décomposition de la parole politique : depuis les élections de 2012, ni le Président, ni ses collaborateurs n’éprouvent même le moindre besoin de mentir pour dissimuler leurs reniements, capables qu’ils sont désormais d’affirmer, sans la moindre gêne détectable, le contraire exact de ce qu’ils soutenaient la veille [10].
  • On ne conforte pas, par un suivisme béat, un Président qui a lancé notre pays dans une aventure guerrière aussi irresponsable que vide de sens, propre à justifier l’attaque de la Syrie tout autant, quelques mois plus tard, que l’alliance objective avec cette même Syrie grâce à des frappes contre ses principaux ennemis. Or, quand on implique aussi aveuglément son pays dans un projet militaire à ce point privé de vision, quand on se montre aussi scandaleusement incapable de définir précisément qui sont les ennemis visés et pourquoi, comment s’étonner qu’en retour, des gens qui n’ont pas fait l’ENA puissent, à un titre ou à un autre, prendre le parti de cette nébuleuse censément ennemie en estimant, de surcroît, qu’il n’y a pas plus grand crime à tuer des innocents par acte de terrorisme que par drone mal ciblé – et qu’en tout état de cause, l’héroïsme serait du côté de ceux qui, privés des sophistications de la technologie, mettent effectivement leur propre vie en danger ?
  • De toute façon, on ne gobe pas un discours sur « la tolérance » d’un Président qui en appelle à une « union sacrée » dont il exclut, comme si la chose allait de soi, le parti français qui recueille le plus de voix aux élections. L’union sacrée – la réprobation unanime, la solidarité complaisamment affichée – c’était bon quand l’homosexualité d’un dirigeant du FN avait été ébruitée par la presse, mais pas quand la vie des Français se trouve effectivement menacée par une aventure militaire plus que contestable : crise des valeurs, on disait ?

Un premier ministre « ovationné » au Parlement (Le Figaro, 13/01/15) ? La dernière standing ovation, rappelez-moi, n’était-ce pas devant les patrons du MEDEF ? Le Maître de la mâchoire serrée et du mouvement de menton se tient devant la Big Mother néo-capitaliste qui gouverne le monde [11] (et qui décide, en dernier ressort, de nos engagements militaires ou policiers) comme les pères modernes qui font les gros yeux et donnent de la voix pour faire passer auprès des enfants les diktats maternels éventuellement idiots qu’ils n’auraient même pas l’idée d’examiner de façon tant soit peu critique : « qu’est-ce qu’elle a dit, Môman ! ».

Une brochette de gouvernants tous unis autour de la philosophie des Lumières ?

  • À peine rentrés dans leur pays d’origine, certains d’entre eux se sont invectivés en se traitant réciproquement de « criminel de guerre » ou de « terroriste » – tout en prenant, le cas échéant, des mesures pour interdire la diffusion de Charlie Hebdo.
  • D’autres, notamment en Europe centrale, sont revenus à leur respect bien connu pour des valeurs telles que la « démocratie », la « liberté de presse » – inter alia
  • Plus prosaïquement, d’autres sont retournés à la jouissance de leurs biens « mal acquis » grâce notamment à une hérédité éventuellement problématique, laquelle leur avait en sus évité la sanction d’une élection authentiquement démocratique.
  • Quant aux représentants de notre chère Communauté Européenne, on ne sache pas que leur présence ait valu pour un réexamen critique de l’implacable logique qui a compté pour beaucoup dans les actions terroristes de ces derniers jours, à savoir :
    • les exigences capitalistes de la « libre circulation », qui ont transformé l’Europe en plaque tournante des pires trafics et d’une criminalité tous azimuts ;
    • la destruction de l’école publique [12], l’enseignement de l’ignorance et la promotion concomitante de la déviance infantile : sans s’être entraîné au tir en Afghanistan ou ailleurs, Tareq Oubrou, imam de Bordeaux, a instantanément tapé dans le mille en désignant « l’inculture » comme condition majeure du terrorisme qui venait de frapper notre pays (France 3 Aquitaine, 09/01/15) [13] ;
    • l’éradication des pères par une politique économique qui a parachevé la dissolution du lien traditionnel entre travail et dignité, acculant les citoyens aux extrêmes d’une précarité multidimensionnelle : est-ce un hasard si, des trois terroristes finalement abattus la semaine passée, aucun n’a jamais eu aucune figure paternelle de référence ?

Voilà donc pour le rassemblement autour des meneurs, grossièrement planqués au deuxième rang des manifestants. C’est à Willem – dont personne ne peut contester la représentativité au sein de la rédaction tristement décimée – que revient la caractérisation la plus synthétique de cette inconcevable mobilisation populaire : « Nous vomissons sur tous ces gens qui, subitement, disent être nos amis. » (Le Monde, 10/01/15).

Mais alors que, depuis Vespasien au moins, nous savons que l’argent n’a pas d’odeur, qui peut croire que les sommes fabuleuses collectées à cette occasion au profit d’un journal au bord du dépôt de bilan n’auront pas, elles aussi, celle du vomi [14] ? Nous en arrivons à la question des valeurs.

Le vide derrière les slogans

S’il faut en croire le Maître en simagrées martiales, la mise à l’écart du Front National tiendrait au fait qu’il faut quand même quelques « valeurs » communes pour prétendre se joindre à l’union sacrée des honnêtes gens (Les Échos, 08/01/15). Dont acte pour les quelques millions d’électeurs qui ont placé dans ce parti l’espoir de leur misère : le problème de la stigmatisation, ce n’est pas exclusivement sur quoi elle débouche (le meurtre de masse, parfois), mais également par quoi elle commence (une caractérisation pas forcément très convaincante) [15].

Il s’avère qu’en raison de mon respect viscéral pour la valeur travail, l’essentiel de mes fréquentations est fait d’ouvriers, d’artisans ou de commerçants [16] : force m’est de constater que quasiment sans exception, tous ceux que je connais votent pour le Front National… Ce nonobstant (et j’en témoignerai jusqu’aux portes de l’Enfer), les vertus cultivées par la majorité de ces gens-là – compétence professionnelle, honnêteté, serviabilité, solidarité, fidélité, « décence commune » enfin – valent bien celles des Macron ou des « milliardaires » [17] qu’il appelle de ses vœux, qui ne sont jamais à un reniement près et dont les émoluments vertigineux sont simplement trop précoces et trop insolents pour correspondre à la rémunération crédible d’une compétence effective.

Quant à l’analyse politique qui conduit mes amis à placer leurs espoirs dans une héritière qui tient de son père plus par la vulgarité que par l’intelligence, elle n’est peut-être pas impeccable [18] : mais est-elle plus fautive que celle qui a consisté à accréditer – depuis le plus jeune âge dans le cas de Valls (ou de Mélenchon) – que quoi que ce soit de « la Gauche » puisse sortir d’un Mitterrand ou d’un « moi-Président » qui méprise les pauvres, chérit les golden boys et collectionne dans son lit des incarnations féminines de la vulgarité ?

Un second exemple suffira pour documenter la vacuité des slogans qui ont uni les manifestants de ces derniers jours. Pas de doute à leurs yeux : leur lutte est celle qui, depuis des siècles, a opposé la philosophie des Lumières à l’obscurantisme religieux, celle de la liberté d’expression contre la censure. À y regarder de plus près, cependant, rarement époque aura été plus « religieuse » que la nôtre si l’on définit le religieux – sinon la religion – comme l’ensemble des interdits intériorisés de gré ou de force, et dont l’examen simplement critique expose à de réelles représailles.

C’est gentil, par exemple, de présenter le port du voile comme une allégeance archaïque forcément imposée à des pauvres gourdes qui n’attendent que les progressistes d’ici pour se libérer ; mais j’ai passé mon enfance entouré de femmes voilées qu’on appelait respectueusement « ma Sœur » et dont la plupart étaient sans doute fort respectables : je n’ai pas de raison pour suspecter que tel ne soit plus le cas chez les porteuses de voile. C’est courageux de ridiculiser les prescriptions millénaires qui gouvernent la vie de plus d’un milliard de personnes dans le monde : mais une fois exprimée sans risque cette prétendue audace intellectuelle qui consiste à dénoncer les préjugés des autres, il serait téméraire, voire délictueux, d’insinuer ici qu’il pourrait y avoir du pathologique dans l’homosexualité – conformément, pourtant, à ce qui était l’état de la psychiatrie voici moins de quarante ans [19]. Dans le même ordre d’idées, c’est consensuel – et même « tendance » – de dénoncer l’abominable sauvagerie de ceux qui ont inspiré l’assassinat récent d’innocents : mais réfléchir, même superficiellement, même par comparaison type « café du commerce », au statut moral de la guerre technologique avec – entre autres – son potentiel d’effets dits collatéraux, ne serait-ce pas s’exposer aux peines (qu’on dit sévères, actuellement) qui s’attachent désormais à l’apologie du terrorisme ? Quand, sous couvert de « négationnisme », c’est la loi qui balise désormais les limites de la recherche historique, quelle sécurité juridique protège qui prétendrait réfléchir sans précaution oratoire au sionisme, aux formes contemporaines de l’apartheid, aux tares de l’immigration sauvage ou au choc des cultures (sinon des civilisations) ? Quelle « liberté » quand même un élu peut se voir instantanément sanctionné pour avoir refusé – sur la base d’une justification linguistique pourtant excellente – de céder aux extrémistes qui tiennent la féminisation du mot « ministre » pour une victoire insigne sur un patriarcat qu’elles mettent toute leur énergie à achever, en objective connivence avec le programme capitaliste parfaitement décrypté, dès 1847, par Marx et Engels ?

Enfin et pour revenir cette fois à mon domaine d’expertise le moins contestable, quid des mutilations sexuelles réputées d’autant plus atroces qu’elles ont lieu en pays lointain, quand on passe pour un suppôt du Vatican à dénoncer celles qui s’opèrent sous nos yeux, tous les jours, à la demande instante des leaders de la « libération » féminine ? Quid des très officielles instances qui ont pouvoir de rétrograder à un programme de « secte » toute analyse, si argumentée soit-elle, d’une médicalisation qui fonctionne aujourd’hui sur le mode du crime organisé ? Quid des menaces qui pèsent de plus en plus clairement sur les pauv’cons qui s’obstinent à vouloir habiller en bleu leurs bébés mâles et à offrir des poupées à leurs filles [20] ?

Et c’est cette liberté- que nous prétendons imposer au monde entier ?

Je m’en voudrais de ne pas évoquer, à cet endroit, le malheureux employé de l’épicerie casher froidement abattu pour n’avoir pas craint d’affronter directement l’agresseur en lui subtilisant l’une de ses armes, malheureusement enrayée. Dans une axiologie que je croyais classique, un type comme ça correspond assez précisément à ce que l’on appelle un Héros : qui l’a dit assez fort, qui l’a célébré à la hauteur de son funeste courage ? Notre Président déguisé en mater dolorosa s’est-il fait un tour de reins lors de son accolade avec l’horripilant Pelloux ?...

Pour conclure sur la question des valeurs, qu’il me soit permis de trouver excessivement confortable le préjugé consistant à aller chercher là encore chez les autres les scrofules de l’intolérance religieuse. À l’échelle de l’Histoire, les guerres de religions ne sont pas encore très loin, elles ont été gratinées sous nos latitudes et, à la réflexion, rien n’autorise à penser que leurs germes aient été définitivement éradiqués – sachant que de toute façon, la Chrétienté a, elle aussi et encore aujourd’hui, ses intégristes dont certains sont prêts à tout. Comment s’en étonner ? Lorsqu’une religion, justement qualifiée de « missionnaire », a la prétention de posséder la parole de Dieu et l’imprudence d’en confier la propagation à ses adeptes, comment ne pas craindre qu’à la marge au moins, certains estiment que par rapport à un tel enjeu, la fin justifie n’importe quel moyen [21] ? Pour avoir vécu dans l’une des régions les plus catholiques de notre pays [22], pour avoir connu de près jusqu’à la guerre des écoles, pour avoir expérimenté la brutalité toujours impressionnante [23] de l’institution et la militance de ses servants dans la défense d’un ordre social inique, je n’ai pas perçu tant d’inquiétante étrangeté dans les violences d’inspiration religieuse dont l’actualité nous donne un spectacle aussi désolant.

Retour sur l’histoire de Charlie Hebdo

Comment a-t-il été possible d’en arriver à une telle confusion de valeurs, et à un tel marasme idéologique ?

N’ayant pas changé d’avis depuis plus de 40 ans [24], je ne pense pas chercher à réparer une erreur de jeunesse en soutenant que lorsqu’il est né, l’esprit de Hara-Kiri, ancêtre de Charlie Hebdo, avait véritablement marqué quelque chose de fort et de radicalement neuf.

Il faut se rappeler l’époque. Une France autiste sur son passé de collaboration honteuse, encore sous le coup d’une décolonisation qu’elle avait menée d’abominable façon [25], formellement crispée sur des valeurs anciennes qui se trouvaient pourtant aux antipodes de ce qui intéressait vraiment les actifs du moment : « cette génération de gens qui n’ont rien fait » comme me le disait avec mépris un vieux militant cégétiste, ancien déporté évadé – trop jeunes pour avoir fait la seconde guerre mondiale, trop timorés pour s’être engagés dans des actes de résistance dont ils aimaient pourtant à se prévaloir sans la moindre pudeur, trop âgés pour avoir été envoyés dans l’enfer algérien. Cette génération qui avait donc eu toute la disponibilité pour convertir notre pays aux valeurs nouvelles du consumérisme et détourner l’idéal récent de « solidarité nationale » dans une direction perverse dont nous ne sommes pas encore sortis. Cette génération qui, de plus, ne pouvait pas compter sur celle d’avant – celle de Munich ou de Vichy – pour lui remontrer toutes ses tares.

En ce temps-là, il était donc salutaire de démasquer, par une implacable dérision, l’effrayante hypocrisie de tous ces gens-là – salutaire et courageux : on a oublié ce qu’était la police de Marcellin…

La dérision, cependant, n’est arme politique qu’en proportion de sa discrimination : ce n’est se moquer de personne que ridiculiser tout le monde. Où serait, dans notre mémoire culturelle, le film Le Dictateur si Chaplin – pourtant Charlie avant l’heure… – y avait brocardé à l’identique tous les dirigeants européens [26] ?

Il était donc clair, dès cette époque, que « l’esprit Hara-Kiri » ne pouvait être qu’un moment dans la critique sociale ; qu’il allait falloir se renouveler [27]. Mais la voie du renouvellement choisie par l’équipe de Charlie Hebdo a été celle de la fuite en avant, de la spirale sans fin [28] – de l’ostinato jusqu’à la nausée [29] : d’un parti pris de dérision qui aurait dû porter en lui-même ses propres limites, on est passé à celui d’une provocation aussi interminable qu’inépuisable.

Or, on attend encore les preuves de ce que la provocation – surtout quand elle a été durable – ait jamais fait avancer une cause noble. Où en serait l’achèvement civilisationnel probablement le plus éminent de notre Patrie – la laïcité – si les partisans de la séparation entre l’Église et l’État s’étaient contentés de cracher à la gueule de leurs adversaires ? Il n’est que trop clair, au contraire, que ceux qui se sont cantonnés dans un parti pris de dénigrement primaire ont été, en majorité, les responsables religieux qui s’opposaient à cette séparation…

Or, et réciproquement, l’esprit de provocation, c’est le refus de toute limitation, l’interdiction d’interdire, la dictature du moi-je, le délire de l’omnipotence infantile, l’ordre du caca-boudin : c’est, très exactement, le nouvel esprit du capitalisme [30]. Qui ne voit, par exemple, qu’à part le dévoilement sans pudeur de l’intime féminin, le blasphème et la dérision du religieux sont parmi les armes préférées des publicitaires – à ceci près que plus malins ou plus prudents que les collaborateurs de Charlie Hebdo, les créatifs du marketing contemporain réservent l’essentiel de leurs railleries commercialement intéressées au christianisme qui en a vu bien d’autres ?… Parfait exemple de la « critique artiste » [31] qui a tant contribué aux pires dérives du néo-libéralisme, la rhétorique de Charlie-Hebdo, tout à fait convenue dans l’excès, n’a jamais gêné aucune autorité capitaliste [32] : si tel n’avait pas été le cas, qui croit sérieusement que les politiques de tous bords – incluant les pires capons – se seraient mouillés pour la défendre ? Qui croit sérieusement que dans la culture du narcissisme, les vraies grandes causes aient quelque pouvoir fédérateur que ce soit ?

Épilogue : à la recherche de l’excès dans l’excès

Les problèmes financiers de Charlie Hebdo ne témoignaient d’aucune censure : la Big Mother du capitalisme actuel a juste trop d’enfants – et tous trop empressés – pour leur garantir à chacun un minimum de durabilité dans le chouchoutage… L’accolade atrocement médiatisée entre notre mater dolorosa présidentielle et l’omniprésent Patrick Pelloux devrait donc rassurer les naïfs qui s’imaginent que ce journal contribue à la critique du système dont il se contente de conforter les pires travers - à commencer par l’irresponsabilité érigée en valeur [33].

En fait, pour entretenir la fringale de ses gros bébés jamais repus, Môman a trouvé nettement plus épicé que des caricatures fondamentalement éculées. Et elle n’aura aucun souci à se faire tant qu’il y aura des croquemitaines à la mâchoire serrée pour surveiller la cantine et forcer les gosses à vider leur assiette de toutes les saloperies qu’elle leur aura préparées.

PS du 31/12/15

Conformément à une stratégie arrêtée depuis quelque temps, qui consiste, via l’ajout d’un post-scriptum, à replacer des articles anciens dans la lumière d’informations récentes – histoire d’en confirmer rétrospectivement la pertinence –, j’avais prévu de consacrer une part du week-end des 14-15 novembre 2015 à une réactualisation du présent article (posté en janvier 2015), suite à la parution, fin octobre, d’une étude consacrée à l’évolution de la liberté d’expression sur le Web français depuis l’attentat contre Charlie Hebdo (Le Monde, 28/10/15). Ce pieux programme de travail s’est trouvé évidemment contrarié par les attentats du 13/11/15, qui m’ont semblé appeler un minimum de recul supplémentaire avant que je ne prenne la responsabilité d’un commentaire parmi tant d’autres – surtout compte tenu de la sidération intellectuelle qui a frappé la plupart des gens, depuis ceux qui monopolisent la scène médiatique jusqu’aux individus comme vous et moi qui ont cru bon d’intervenir publiquement dans le débat par la grâce « démocratique » du Net.

Dans le présent post-scriptum, je vais donc reprendre ce que je voulais dire juste avant les tragiques événements du 13/11/15, et j’examinerai ensuite en quoi ceux-ci confortent également mon propos. Ce, toujours avec l’idée d’opposer aux visiteurs qui viennent chercher ici le beurre de l’hypocondrie avec l’argent du beurre hypocondriaque (à savoir : une information sur la santé qui les conforte dans leur soif inextinguible de soins [34]) que, même si j’en tiens l’expression directe dans les limites d’une certaine décence, mes critiques technico-scientifiques sur des sujets sanitaires où j’ai légitimité à parler publiquement sont sous-tendues par une pensée morale et politique, qui – démocratie oblige – peut s’exprimer aussi dans des circonstances aussi graves que celles d’aujourd’hui…

La manifestation du 11/01/15

L’attentat contre Charlie Hebdo avait suscité une émotion – légitime compte tenu de l’atrocité des actes perpétrés, mais assez grotesque dans son expression qui avait conduit 3,7 millions de personnes à défiler en troupeaux derrière une brochette d’arnaqueurs, d’incapables, voire de criminels. Cela, même si certains le percevaient plus ou moins vaguement dans leur for intérieur, nous n’avions pas été très nombreux à l’affirmer crânement – surtout en temps réel…

Dans les jours, les semaines et les mois qui avaient suivi, il avait été facile de vérifier rétrospectivement la fausseté radicale de cette unanimité réactionnelle autour de valeurs comme la « Liberté », dont cette même unanimité justifiait le bafouage : fonctionnaires sanctionnés, parfois cruellement, pour avoir refusé de s’associer aux manifestations ordonnées par les autorités, enseignants accusés « d’apologie du terrorisme » pour avoir exhorté leurs élèves à prendre un minimum de distance par rapport aux consignes officielles de décervelage, etc. Fausseté radicale, plus largement, d’un contexte idéologique présentant les insultes antireligieuses les plus graveleuses comme l’expression légitime d’une liberté absolue tout en organisant, sous les bravos des mêmes, les sanctions judiciaires de l’idée qu’il puisse y avoir quelque chose « d’abominable » dans l’homosexualité [35], ou un trouble à l’ordre public dans la notion de « race » – que l’on évoque pluri-quotidiennement dans la recherche clinique internationale ou qui, jusque voici peu, était un topos dans l’histoire de l’art [36]… Bref : il allait de soi que le contexte idéologique autorisant de tels écarts était plus celui de l’arbitraire que celui de la Liberté-liberté-chérie.

Dans les jours, les semaines et les mois qui avaient suivi, nous avions également été répétitivement pris à témoins des tartarinades ministérielles visant à accréditer, sous n’importe quel prétexte idiot, que nos forces de l’ordre – dirigées avec intelligence et détermination par qui vous savez – avaient déjoué un nombre incalculable d’attentats islamistes : le surmenage résultant expliquant, cela va de soi, que dans le même temps, une poignée d’excités parfaitement localisables puisse commettre des actes sidérants de guerre civile (tels que ceux perpétrés à Moirans) sans que le gouvernement ou la hiérarchie policière n’y trouvent quoi que ce soit de sérieux à y redire…

Toutes ces impressions, tous ces recoupements devaient se voir formellement confirmés par une information qui allait susciter, début novembre, ma première idée du présent post-scriptum : un rapport de l’organisation américaine Freedom House notant un net recul de la liberté d’expression en France et l’imputant explicitement à l’effet « Charlie » (Le Monde, 28/10/15).

Les attentats du 13/11/15

Les attentats de la mi-novembre ont été le point d’orgue de toute cette mascarade idéologique :

  • en France, la revendication hystéro-panurgienne d’une « Liberté » absolue pour autant qu’elle concernât le droit d’insulter – et vulgairement – la religion des autres avait donc justifié un incontestable recul des libertés publiques ;
  • à en croire ses dirigeants, la France était – et de loin – le pays du monde occidental qui avait déjoué le plus de « tentatives » d’attentats ;
  • moyennant quoi, la France est devenue le pays du monde occidental [37] qui peut décompter le plus de victimes du terrorisme.

Cherchons l’erreur et, plus exactement, les causes de l’erreur : on y retrouvera (c’est même, une fois encore, la justification de la présente intervention) les invariants autour desquels s’organisent la plupart des articles postés sur le présent site.

  • La première de ces causes, c’est bien sûr l’exceptionnelle incompétence de notre personnel dirigeant : ce n’est pas revendiquer des lumières que je n’ai pas en matière de sécurité intérieure de constater que quand on en arrive à des paradoxes aussi voyants et à des contradictions aussi risibles, c’est que quelque chose ne va pas dans la façon dont les affaires du pays ont été menées. L’expression publique de sa « rage » devant la nullité des dirigeants et de leurs "experts" est le dernier droit démocratique dont on dispose quand rien ne va plus [38]. Assez sollicité au lendemain des attentats, l’ancien juge antiterroriste Trévidic a fourni un éclairage de cette incompétence d’autant plus crédible qu’il recoupe les analyses que l’on peut tirer de bien d’autres scandales contemporains, à commencer par ceux qui sont régulièrement dénoncés ici.
  • Un dramatique manque de moyens, dont l’aggravation, selon le juge antiterroriste, se situerait dans les dix dernières années : rappelons, à simple titre d’illustration parmi d’autres, que c’est à peu près sur cet intervalle de temps qu’on a mobilisé les Pandores pour surveiller – par hélicoptère ! – les plans d’eaux à l’époque d’une grippe aviaire dont personne n’a encore vu la couleur, avant de mobiliser toutes les forces de l’administration au suivi heure par heure de la « pandémie » H1N1, au prix même d’une réquisition dont les décideurs n’avaient décidément eu peur ni du ridicule, ni de l’odieux. Ça fait combien d’enquêtes qui auraient pu être menées à bien si les forces de l’ordre et, plus largement, de l’administration avaient été concentrées sur autre chose que des conneries concoctées, avec la complicité active des plus hautes autorités, à seule fin de maximiser les bénéfices d’un secteur industriel devenu criminel à force de goinfrerie ?
  • Un dysfonctionnement chronique de la justice justifiant qu’à une époque où nos gouvernements promeuvent des « contrats de génération », un juge expérimenté puisse se trouver remplacé, quasiment d’un jour à l’autre, par un débutant qui ne connaît rien du job : quand ça commence à péter de partout sur le terrain des opérations, remplace-t-on un général cinq étoiles par un trouffion de 2e classe ? Quid, à ce sujet, de l’impératif d’une durée en poste supposée ne jamais dépasser dix ans, respecté coûte que coûte au moment où nous sommes supposés être « en guerre » avec le terrorisme, tandis que quand la criminalité médico-pharmaceutique a atteint une ampleur sans précédent, le Pôle santé a pu être monopolisé durant bien plus longtemps par un juge dont le seul bilan se lit en terme de non-lieux scandaleux, de relaxes ahurissantes et d’instructions égarées pour toujours ?
  • L’accablant histrionisme de politiques appliqués à confondre les gestes et les actes, illustré entre autres par la propension du ministre de l’intérieur à se poser en King Kong du complot déjoué, sans qu’il ne réalise jamais qu’il n’a décidément pas les pectoraux du rôle. Illustré, également, par le risible spectacle du Maître à la mâchoire serrée qu’on nous inflige comme premier ministre et qui, à l’instar d’un chien dit « de mordant » tels que ceux élevés par le RAID, « doit être suffisamment à l’aise, bien dans sa tête, pour ne jamais lâcher. Même si le plafond lui tombe sur la tête. Il mord tant qu’on ne le fait pas stopper » (Le Parisien, 29/10/15). On se demande juste où il trouve ainsi matière à se sentir « bien dans sa tête » : ses origines méridionales, peut-être ?...

Épilogue provisoire : depuis les vraies attaques terroristes qui ont fait des vraies victimes, la France est redevenue le pays du monde occidental où l’on déjoue le plus de complots : sous les clameurs de journalistes exaltés par un déploiement de force et d’astuce aussi inédit, chaque endroit où un terroriste s’est peut-être arrêté pour pisser se voit requalifié en plaque tournante du recrutement djihadiste [39]…

L’histoire morale d’une génération

À l’instar de Flaubert prétendant « faire l’histoire morale des hommes de [sa] génération », on pourrait récapituler l’essentiel de ce qui s’est passé en s’en tenant à la seule biographie de celui qui tire actuellement le mieux les marrons du feu, François Hollande en personne. Il serait facile, en effet, d’y reconnaître trois étapes principales – dont le rapport avec la situation présente va de soi à chaque fois.

  1. La phase de jeunesse – centrale au regard des « mystères de la gauche » [40] – qui remonte aux années post-68 au cours desquelles les fils de bourgeois se sont approprié les « idées de gôche », en un traficotage douteux mené sous la poussée d’une pensée œdipienne mal dégrossie. Illustration typique : notre Président est fils de médecin d’une part, d’un médecin d’extrême-droite d’autre part. Ça crée des réflexes qui tendent à parasiter la pensée – je ne parle même pas des comportements sexuels – quand on n’a pas le courage, ou l’intelligence, d’une bonne psychanalyse personnelle… Ce fut l’époque où, grâce aux frères de classe de Hollande et en un temps record, tous les fondements du « vivre ensemble » qui présupposaient un minimum d’autorité se trouvèrent dilacérés avec un excès de zèle qui trahissait son origine réactionnelle : la reconnaissance des inégalités de savoir comme condition première de l’enseignement, un minimum de respect pour les forces supposées garantir l’ordre public, l’amour de la patrie [41] entendu comme consensus culturel de base conditionnant, entre autres, l’intégration des immigrés [42]. Des surdoués auto-proclamés de la promotion Voltaire si chère à Hollande, combien ont sacrifié aux ricanements réflexes qui devaient solder le film débile intitulé Themroc, où l’on voyait Piccoli – avec une délectation parfaitement ridicule – cuire à la broche un CRS qu’il était supposé avoir tué ? Il n’y aura pas « d’histoire morale » de cette génération tant que l’on s’obstinera à occulter l’imbécillité militante dont elle a été la propagatrice obstinée : est-ce un détail anodin qu’en quelque cinquante ans, on n’ait jamais vu, dans la presse, la mort en service d’un policier ou d’un gendarme susciter ne serait-ce qu’une fraction de l’émotion provoquée par la mort d’un chien du RAID au cours du récent assaut de Saint-Denis ?...
  2. Le renforcement des structures européennes, avec notamment le traité de Maastricht, auquel les disciples de Delors – Hollande en premier – ont pris une part si active et qui rend compte du fait que n’importe qui peut désormais sillonner les routes en transportant dans le coffre de sa voiture un matériel de guerre qui va de la kalachnikov au missile sol-air, en passant par des explosifs ou des bazookas : à quand une bombe atomique ? C’est une observation facile à reproduire (et que j’ai encore faite voici quelques jours) qu’en dépit du « renforcement » des contrôles promis par les autorités avec leur mauvaise foi habituelle, on peut toujours passer la frontière belge dans un sens comme dans l’autre sans se voir même ralenti au passage [43]…Tout ça, bien sûr, en l’honneur de la fraternité entre des peuples dotés d’une si longue histoire commune [44]. Or, si nous étions vraiment "en guerre", quel serait le plus impératif : contrôler effectivement les frontières ou consigner à domicile des militants écologistes peut-être excités, mais qui seraient bien incapables de distinguer entre une arme de guerre et un piège pour passereaux migrateurs ?
  3. Que dire, enfin, des initiatives militaires plus récemment prises par notre Président avec une obstination dans l’erreur qui n’a d’égal que sa velléité dans les objectifs de cette « guerre imbécile » [45]. Une fois encore, il n’est nul besoin d’avoir des lumières en géopolitique pour reconnaître le ridicule achevé d’une action militaire dont tout le monde admet qu’elle profite au régime syrien, quelques mois après avoir prétendu débarquer pour renverser ce même régime. Au passage, on me permettra de relever comme étrangement significatif qu’en se précipitant à déclarer, non sans légèreté, l’état de « guerre » après les attentats de novembre, notre Président ait – d’instinct –retrouvé les accents de son principal mentor en politique, juste après l’éclatement des premiers troubles en Algérie : « la seule négociation, c’est la guerre ». On a vu la suite [46]…

Afin de montrer, s’il en était besoin, la pertinence de la présente grille d’analyse, arrêtons-nous un instant sur l’un des aspects les plus choquants, et les plus meurtriers, de ce qui s’est passé ce vendredi 13/11/15, à savoir le délai proprement ahurissant mis par la police à intervenir ce soir-là : une fois encore, il ne faut pas craindre d’exprimer sa « rage » (cf. ci-dessus) au constat qu’en 2015, il ne faille pas moins de deux heures aux forces de l’ordre pour intervenir contre une attaque concertée à la kalachnikov en plein Paris… Dans la mesure où, jusqu’à preuve du contraire, la compétence et le courage physique des forces en question ne sont pas en cause, c’est dans une autre direction qu’il faut chercher : ce qui a contribué à les freiner [47], ce n’est pas la peur, c’est la pression de délégitimation que nous avons déjà évoquée et qui s’exerce constamment sur policiers et gendarmes depuis maintenant une cinquantaine d’années. Revenons sur des images antérieures de quelques jours seulement, concernant l’intervention de la police pour dégager le Palais de justice de Lille dont des avocats avaient décidé de bloquer l’accès pour protester contre un projet de loi les concernant : elles sont révoltantes – comme l’ont été ensuite les protestations outrées de la corporation contre des « violences policières » qui n’ont jamais existé que dans leur tête [48]. En l’espèce, je maintiens ce que j’ai soutenu en temps réel (donc avant les attentats de novembre) au grand dam de mes amis avocats, à savoir qu’il fallait être un peu dérangé, ou d’une franche mauvaise foi, pour discerner dans ces images la moindre violence des policiers contraints – eux – de contrecarrer la violence objective qui consiste à bloquer l’accès à un lieu public. Comment veut-on que des gens qui voient ainsi se dresser un mur de robes noires les mitraillant de photos dans l’attente perverse de la faute même dérisoire qui justifierait de se draper dans le Droit et la Justice pour crier au scandale malgré le soin évident qu’ils prennent à ne pas la commettre [49], comment veut-on que ces gens accourent ensuite ventre à terre pour tirer dans le tas quand il y a véritablement à tirer sans état d’âme (abstraction faite, en sus, des risques personnels encourus à affronter des armes de guerre avec de petites armes de service) ? Et, s’il faut aller au bout de ma pensée quitte à déplaire (simple question d’habitude), je dirai que quand on a un minimum de conscience de classe, il y a quelque chose de scandaleux à voir ainsi la bonne conscience inébranlable de gens qui, en majorité, sont – ou veulent devenir – des notables, dans leur collusion bornée contre d’autres qui, sociologiquement, se recrutent – eux – plutôt chez les opprimés du système [50].

Arrêtons-nous, deuxièmement, sur le sadisme froid avec lequel – pour autant qu’on l’ait su après (cf. par exemple Libération du 31/12/15) – les terroristes, loin de chercher à tuer le maximum de personnes en un minimum de temps (ce qui ne doit pas être très difficile quand, outre des kalachnikovs, on a des explosifs et deux heures tranquilles devant soi), se sont manifestement délectés à faire sentir leur pouvoir de domination à des gens naturellement terrorisés, en prenant tout leur temps pour faire sentir à chacun qu’il allait mourir et qu’il n’avait aucune issue… Étrange jouissance, en vérité, que de mettre aussi voluptueusement en scène l’absolu de son pouvoir sur autrui, d’un pouvoir pour rien puisque, en se bardant d’explosifs, on a fait le choix de sa propre mort quasi concomitante. Il faut vraiment avoir vissée au fond du ventre l’expérience de la soumission et de l’humiliation pour vivre ainsi comme orgasmique une inversion des rôles aussi éphémère et aussi vaine : la brièveté de la jouissance dit la durée des vexations qui ont précédé, sa radicale absurdité dit l’insurmontabilité de la rage ou du désespoir qu’elles ont causés. Même en cherchant bien chez ces enfants qui semblent n’avoir jamais connu l’ombre d’un père effectif [51], je ne vois rien d’autre que l’école qui puisse y avoir conduit – les échanges de SMS dont on a eu connaissance ensuite, ainsi que la trajectoire professionnelle de la plupart des intéressés semblant confirmer que, pour eux, l’expérience scolaire a moins été celle d’une perfusion de savoir que d’une insupportable hémorragie d’amour-propre. Beau sujet de méditation pour les experts-en-sciences-de-l’éducation qui ne craignent pas de célébrer, contre l’évidence quotidienne [52], « l’élévation du niveau » imputable à leur génie pédagogique et qui, une fois pendu le dernier "héritier" avec les tripes du dernier enseignant, attendent de l’école qu’elle parachève la mission civilisatrice déjà insigne des dernières décennies en se consacrant désormais aux « stéréotypes de genre »…

Le précédent de Pétain

Si l’on médite quelques instants sur cette propension bien connue de notre peuple à se rassembler derrière un homme réputé providentiel même quand il est dépassé par les événements, c’est sans doute le précédent de Pétain qui vient le plus spontanément à l’esprit : d’autant plus spontanément que – nouvel apparentement pas forcément indifférent – le principal mentor de Hollande lui avait fait suffisante allégeance pour en être récompensé par l’Ordre de la Francisque… Mais à y regarder de plus près, trois différences sautent aux yeux entre le ralliement historique au « vainqueur de Verdun » et celui, contemporain, autour de « Guimauve le Conquérant ».

  1. Ce n’est pas manquer de compassion envers les victimes ou leurs proches de constater qu’en ampleur comme en portée, les attentats de novembre 2015 (130 morts) sont quand même très en-deçà de la blitzkrieg du printemps 1940 qui avait mis la France à genoux [53].
  2. Alors que l’état d’urgence réclamé par Hollande a été voté à une quasi-unanimité (99% des parlementaires inscrits), les pleins pouvoirs à Pétain n’avaient été acceptés que par 67% des parlementaires inscrits. Certes, on pourra objecter que les deux lois n’ont pas la même portée : mais outre qu’on a immédiatement vu avec quel cynisme l’état d’urgence pouvait justifier des mesures de police n’ayant rien à voir avec la lutte antiterroriste [54], on vient de rappeler que les contextes supposés justifier ces mesures d’exception étaient extrêmement différents, celui qui n’avait motivé que les deux tiers des parlementaires étant infiniment plus grave que celui qui a permis d’en réunir 99%.
  3. Plus fondamentalement – et c’est le point central ici – il faut bien voir qu’à tort ou à raison, la réputation de Pétain comme « chef de guerre », et même comme « héros », était très majoritairement admise, à quoi s’ajoutait l’adhésion enthousiaste de Français par millions qui n’avaient pas renoncé à l’espoir de renverser la République. À l’inverse et abstraction faite des quelques semaines de campagne présidentielle où, pas encore au parfum de sa rhétorique mensongère effectivement exceptionnelle [55], une majorité, au moins relative, de Français a pu lui accorder un certain crédit, il est frappant qu’avant ou après son élection à la magistrature suprême, Hollande a très majoritairement et très constamment été tenu pour un fantoche – notamment par ses « amis » politiques : faut-il rappeler l’ironie cruelle de L. Fabius ? Sans y prêter plus d’attention qu’ils ne le méritent, faut-il rappeler la continuité de sondages d’opinion tous plus catastrophiques les uns que les autres ? Faut-il rappeler, surtout, que Hollande n’a de toute façon nul besoin de sondages pour se ridiculiser tout seul : dans sa lutte contre le chômage, dans la vulgarité d’une vie sentimentale qu’il se complaît à exhiber sans la moindre honte décelable [56], ou encore dans ses velléités de renverser Assad juste avant de se rendre compte que sa bouée était crevée, qu’il avait oublié sa pelle et son râteau, et que ses soldats Duplo avaient dû tomber de son seau [57]…

N’empêche que c’est autour de ce pantin déguisé en « chef de guerre », assisté d’un malinois dressé à jouer au premier ministre et d’un ministre de l’intérieur grimé en gorille de vaudeville, que les Français – du moins leurs représentants, incluant ceux du FN [58] – se sont regroupés – comme des poussins effrayés iraient se blottir derrière une poule sans même s’apercevoir qu’il s’agit d’un leurre en papier mâché…

« Les hommes de ma génération »

J’en arrive à la fin du post-scriptum que m’ont inspiré les récents événements.

À la différence de ce qui s’est passé avec Pétain, on n’a donc pas eu besoin de l’Histoire pour voir se démasquer l’inconsistance – le mot est gentil – de notre « chef de guerre » récemment promu avec la complaisance d’une presse en-dessous de tout. Mais malgré son évidence, malgré même le consensus font elle a fait l’objet depuis quasiment toujours, cette inconsistance n’a pas empêché les Français de se regrouper en masse autour de lui – et autour de collaborateurs qui n’évoquent guère mieux ni le courage, ni la vision, ni la crédibilité. On peut certes arguer que, par leur puissance d’éclairage sélectif, les médias ont pouvoir de falsifier les faits et que l’adhésion du pays n’est pas aussi massive qu’ils s’ingénient à le faire croire : mais outre les 99% de « représentants » parlementaires qui, toutes tendances confondues, ont voté un état d’urgence en l’utilité pratique de laquelle on peine à croire, les 3,7 millions de moutons qui sont allés, en chair et en os, défiler derrière lui en janvier confirment la massivité de cette adhésion paradoxale.

Le paradoxe n’est pas uniquement dans la personnalité du personnage qui cristallise une adhésion aussi démente : il tient aussi à la facilité quasi réflexe avec laquelle, aux premiers coups de feu (que l’immense majorité d’entre nous n’a évidemment pas entendus), une population qui cultive depuis cinquante ans un idéal de « Liberté » absolue, incarné par un refus des limites de plus en plus démentiel [59], peut renoncer à ses droits fondamentaux [60].

De là à penser que cette hubris pour analphabètes oedipiens et pour instigateurs de marches blanches n’a jamais eu d’autre fonction que de déliter les conditions d’une authentique liberté...

"La liberté ou la mort", c’était avant. Aujourd’hui, c’est plutôt "la dictature des émotions" - au sens littéral...

[1] Qui s’imagine aller scander « Je suis La Vie » (ça rappellerait quelque chose...), « Je suis L’Humanité », « La Voix du Nord » ou « la Montagne », voire (faisons rêver les promoteurs du genre) « Je suis Fripounet ET Marisette » ?... C’est une tendance forte et préoccupante de l’époque que de mobiliser l’émotivité des gens en leur demandant au préalable d’oublier leur respect humain, de mettre leur esprit critique sous cloche et de faire allégeance à l’ordre du débile en s’appropriant slogans imbéciles et gesticulations grotesques : le Téléthon et Octobre rose en sont de parfaites illustrations.

[2] La médicalisation, dont on traite ici préférentiellement, n’en étant qu’une expression parmi bien d’autres – précisément celle sur laquelle je crois avoir quelques titres à parler.

[3] L’honnêteté oblige à préciser que je suis loin d’avoir fait une revue exhaustive de la presse : il y en a peut-être eu qui eussent mérité que je m’y arrête.

[4] Dans une communication contemporaine de la mienne, Frédéric Lordon fait état de son "violent désaccord" politique avec Charlie Hebdo tout en pointant, lui aussi, le ridicule achevé des récentes manifestations. Mais en faisant de celles-ci une simple "récupération" (de quoi, au fait ?), il s’interdit de comprendre et de faire comprendre le lien pourtant direct entre l’orientation politique de la revue et l’hystérie politico-médiatique récente dont cette dernière a fait l’objet.

[5] Cinquante-quatre procédures en moins d’une semaine, dit la presse (Le Parisien, 14/01/15).

[6] La description la plus pénétrante, à ma connaissance, du crime contre l’humanité ne concerne qu’une seule victime : elle est celle du processus qui conduit Winston, le héros de 1984, à supplier que les tortures qu’on lui destine soient détournées vers la personne de l’Aimée, alors qu’il se sait de toute façon lui-même condamné à mort.

[7] Il est possible que les opposants à cette mobilisation aient été intimidés par sa massivité, ainsi que par le risque de se voir assimilés aux apologistes du terrorisme. De toute façon, les médias n’ont pas beaucoup contribué à la visibilité des contradicteurs.

[8] Les deux sont liés : il est ahurissant que tant de gens se soient retrouvés autour de leaders spirituellement aussi insignifiants pour promouvoir une axiologie aussi pitoyable.

[9] Lors de la conférence de presse qui a suivi ces événements, Hollande a benoîtement revendiqué vouloir "prolonger l’esprit de janvier" (L’Obs., 05/02/15). Merci Charlie...

[10] Personne n’est descendu dans la rue quand, à seule fin d’obtenir un maroquin européen (avec les avantages personnels inhérents), un ancien ministre du Président n’a pas craint de clamer qu’il n’avait jamais pris une décision importante sans en référer à… son homologue allemand. Qui, d’autre part, s’est avisé de cette évidence pourtant arithmétique que la déclaration de Ségolène Royal datée de 2014 faisait apparaître un patrimoine rien de moins que quadruplé par rapport à celui qu’elle avait présenté sept ans auparavant, quand elle était encore la compagne de ce Président « irréprochable » ? Ce qui n’empêche pas l’intéressée d’appeler à « l’autodiscipline et la décence » le nouveau responsable de Sanofi crédité d’un bonus également indécent avant même d’avoir pris son poste (Challenges, 23/02/15)…

[11] M. Schneider, Big Mother – Psychopathologie de la vie politique, Odile Jacob, 2005.

[12] G. de Sélys & N. Hirtt, Tableau noir. Résister à la privatisation de l’enseignement, EPO, 2003.

[13] Alors que cela n’allait pas de soi au moment où ces lignes ont été écrites, on ne manque pas de remarquer que la question de l’école s’est retrouvée, comme par hasard, au centre du débat dans les jours qui suivent, notamment grâce à Hollande et à Belkacem : dont acte pour l’intuition, à ceci près qu’il faut nettement plus qu’avoir été admis à l’ENA (le premier) ou y avoir échoué à deux reprises (la seconde) pour poser avec intelligence les vrais problèmes relatifs à la transmission des savoirs ou de la culture (qui ne sauraient se résumer quelque "théorie du complot" que ce soit)...

[14] Et quelle sera l’odeur du personnel policier diligenté, au péril de sa vie, par une autorité gouvernementale honnie des survivants de Charlie Hebdo pour protéger ces derniers de leurs plus récentes provocations ?

[15] Surtout quand elle est attisée par une presse à la botte : s’il faut en croire Ouest-France (23/01/15), c’est "le refus de Marine Le Pen de se joindre à la marche républicaine, le 11 janvier, à Paris" qui aurait constitué le casus belli... Difficile de réécrire plus les événements de façon plus veule. En tout cas, la stratégie dite « républicaine » consistant, depuis les années 1970, à diaboliser comme infréquentables les membres du FN et, par voie de conséquence, leurs électeurs, a donné toutes les preuves de son efficacité…

[16] Le secteur tertiaire étant, par contraste, caractérisé par le flou concernant la définition du travail et par l’incertitude relative à l’évaluation du résultat…

[17] « Il faut des jeunes Français qui aient envie de devenir milliardaires » (Les Échos, 06/01/15) : je parlais plus haut de la désagrégation du lien entre travail et dignité… Notons, pour en rire, que lorsqu’il cherche à justifier la fortune déjà amassée en dépit de son jeune âge, Macron ne craint pas de mettre en avant sa formation… de philosophe.

[18] En relisant la presse de ces derniers jours, je me rends compte que JM Le Pen s’est lancé dans un jeu de mots effectivement facile, superposable au titre du présent article (Le Figaro, 11/01/15) : libre à qui veut d’y détecter une proximité idéologique entre l’ex-leader du FN et le responsable du présent site...

[19] Ai-je besoin de préciser que la nosographie psychiatrique n’est pas ma référence ? Mais elle est celle de ceux qui – entre une affaire de soins sous contrainte et une autre de spoliation dissimulée en curatelle justifiée par une « expertise » – ont pouvoir de qualifier « d’injures publiques » toute réflexion politiquement incorrecte sur l’homosexualité (je caricature un peu, car ce ne sont pas forcément les mêmes juridictions, mais bon...)…

[20] Ce, à l’instigation de péronnelles qui n’ont d’autre titre de gloire que d’avoir gravi sans mot dire (peut-être avec le secret espoir d’un poste au Ministère des droits du Matériel) les échelons d’un parti qui s’était quasi unanimement rangé sous la bannière d’un leader dont les turpitudes sexuelles étaient déjà notoires.

[21] Pour Tertullien, récemment réhabilité par Benoît XVI, l’âme est "naturellement chrétienne" (Apologétique, XVII, 6) : ainsi décrétée par des théologiens chrétiens, cette chrétienté obligée de l’homme n’est pas, à proprement parler, le fondement le plus assuré pour une tolérance religieuse et une ouverture à l’Autre. On n’en finirait pas de recenser ceux des penseurs chrétiens qui font de l’incroyance le résultat d’un "aveuglement" ou d’une "inconscience" obstinée devant l’évidence : tout ce qu’il faut pour inspirer des thérapeutes énergiques, décidés à vous ouvrir les yeux coûte que coûte...

[22] De notre pays : mais je crois savoir que sur ce sujet, certains Québécois me recevront cinq sur cinq…

[23] Qui, même chez les laïcs, s’est ému de l’inconcevable coup de force par lequel le défunt pape Jean-Paul II a prétendu s’approprier le concept des « droits de l’homme », auquel l’institution qu’il dirigeait s’était pourtant tellement opposée – et tellement violemment – et alors même que, comme le relevait Hans Küng avec une ironie teintée de colère (Le Monde, 07/04/05), il s’est bien gardé de les mettre en pratique dans son propre gouvernement de l’Église catholique ?

[24] Cela a été, au contraire, une confortation rétrospective de retrouver, parmi les rares voix dissidentes de ces derniers jours, celle de Delfeil de Ton, dont la brouille avec l’exaspérant Cavanna avait marqué, en 1974, le moment où j’avais cessé de lire le journal.

[25] Et par les guerres qu’elle avait conduites, et par la corruption des régimes qu’elle avait réussi à mettre en place avant de plier bagages (la Françafrique…).

[26] Sans prétendre à la moindre compétence critique relativement à un art qui ne m’intéresse simplement pas – le cinéma –, je pense même depuis longtemps que la relative sous-estimation de ce film tient au fait que s’il fallait le prendre au sérieux, la lucidité ravageante d’un simple saltimbanque à l’endroit du régime hitlérien vaudrait pour une formidable dénonciation quant à l’aveuglement généralisé des autorités politiques de l’époque.

[27] Si j’en crois la veuve de Wolinski, Charlie Hebdo, dès avant l’attentat, était un journal qui « n’avait sans doute plus d’avenir » (La Voix du Nord, 22/12/15). Une bonne question est de savoir à partir de quand il a cessé d’en avoir.

[28] "Ah, qu’est-ce qu’on s’est enculé toutes ces années !" a lancé le Directeur de la rédaction dans son discours officiel lors des obsèques du défunt rédacteur en chef, devant des centaines de personnes dont quelques ministres (L’Obs, 16/01/2015) : on a évidemment le droit de penser qu’à ce moment, la liberté de penser a atteint le sommet du Sublime (pour le point parler du "touchant" célébré par la journaliste de L’Obs). On a aussi celle de se dire en son for intérieur : "caca-boudin, quand tu nous tiens..."

[29] Si j’en crois la presse contemporaine de la présente mise en ligne (Le Parisien, 18/01/15), parmi les 3 470 000 (l’effectif des manifestations estimé par la Préfecture moins le nombre d’exemplaires habituellement diffusés avant l’attentat) manifestants qui n’avaient probablement pas lu Charlie Hebdo depuis longtemps, voire jamais, un pourcentage significatif commence déjà à s’interroger sur l’obstination de l’équipe survivante dans la provocation. Comme le savent tous les amoureux déçus, il n’est jamais trop tard pour se rendre compte qu’on s’est trompé d’objet...

[30] L. Boltanski, E. Chiapello, Le nouvel esprit du capitalisme, Gallimard, 1999.

[31] L. Boltanski, E. Chiapello, op. cit.

[32] Les récentes émeutes déclenchées un peu partout dans le monde musulman par le dernier numéro de Charlie Hebdo ont conduit Hollande à célébrer les "valeurs" de la France (Var Matin, 18/01/15) : avec un chef de guerre aussi profond dans l’analyse géopolitique, la France est bien barrée...

[33] Au contraire de ce que soutient non sans légèreté son rédacteur en chef, il n’est pas vrai que Charlie Hebdo défende "la liberté de religion" (Libération, 18/01/15) - ou quelque liberté que ce soit. La liberté en l’espèce, c’est de ne pas croire (ou de croire autre chose) : mais c’est passer les bornes d’un prosélytisme borné que d’attaquer frontalement les croyances des autres, surtout en les ridiculisant ; c’est exhiber son nanisme intellectuel et moral que de prétendre imposer aux autres ses propres limites du sacré - pour autant qu’on y ait le moindre accès. C’est une chose que de refuser d’entrer dans une mosquée pour n’avoir pas à se déchausser (ou dans une synagogue pour n’avoir pas à se couvrir le chef), c’en est une autre que d’y pénétrer sciemment avec des bottes pleines de bouse (ou les seins nus). Au jardin d’enfants Charlie Hebdo, ce qui peine manifestement à être entendu, c’est la base du vivre ensemble qu’on enseignait naguère dès le plus jeune âge, au temps de "la société AVEC pères" : à savoir que la liberté de chacun s’arrête dès qu’elle empiète sur celle d’un autre. Je n’ai pas l’impression que les interdits iconiques de l’islam empiètent significativement sur le quotidien de mes concitoyens. Ce n’est peut-être plus vrai au Pakistan ou en Afghanistan, mais puis-je rappeler que la dénonciation des moeurs lointaines et de leur sauvagerie présumée a toujours été l’argument-clé du colonialisme (n’est-ce pas, Mesdames les féministes ?...) : avant de se lancer sur un terrain aussi glissant, on aimerait disposer d’une réflexion un peu plus subtile que celle de Charlie Hebdo. D’autant qu’un tel temps de réflexion laisserait à la revue un peu de disponibilité pour méditer sur les interdits idéologiques sommairement évoqués plus haut et qui - eux - concernent clairement et quotidiennement la liberté des gens d’ici : par exemple, celle des fonctionnaires menacés de radiation au seul motif qu’ils ont refusé de s’associer à une très contestable minute de silence (Le Figaro, 15/01/15), dont la presse du 19/01/15 nous confirme qu’avec d’autres simagrées de même inspiration, F. Hollande en a bénéficié "à plein" ...

[34] Tels ces inconscients qui n’ont pas peur de m’écrire directement pour me féliciter de mes critiques relatives aux statines, tout en me demandant si celle qu’ils prennent est bien la bonne et à la bonne posologie, voire si je ne pourrais pas leur conseiller une autre option pharmacologique avec le même objectif, mais moins de risques iatrogènes… Tels, encore, ces braves couillons qui me donnent acte de mon horreur pour la médicalisation du corps féminin, en concluant avec conviction que la solution passe évidemment par le recours des femmes aux médecines parallèles… Je ne parle pas de ces anti-vaccinalistes à l’omniscience profuse qui ont toujours à proposer une alternative homéopathique à chaque vaccination « officielle »…

[35] L’illettrisme actuel étant ce qu’il est devenu, précisons quand même que ce n’est pas le lieu, ici, de décider si telle ou telle forme de sexualité est, ou non, abominable. Il s’agit simplement de s’étonner qu’il soit pénalement punissable de l’affirmer, alors qu’insulter graveleusement les adeptes d’une religion relèverait d’un droit fondamental.

[36] Exemple parmi bien d’autres : on trouve le terme couramment sous la plume d’Henri Focillon, ce qui ne l’a pas empêché de se voir déchu par Vichy de son poste de professeur au Collège de France…

[37] Je fais abstraction des attentats de septembre 2001 perpétrés à New York, mais dans une tout autre dynamique.

[38] W. Streeck. Du temps acheté. La crise sans cesse ajournée du capitalisme démocratique. Gallimard, 2014, p. 221.

[39] Lors de l’assaut lancé par les policiers du RAID quelques jours après les attentats, l’envoyé « spécial » d’une grande chaîne n’a pas craint de clamer, sur le ton palpitant du spectaculaire en direct, qu’il venait lui-même d’arriver dans cette « petite ville nommée – euh… Saint-Denis ». C’est marrant de prétendre consacrer sa vie à l’information – des autres – sans même savoir où chercher que la « petite ville » en question compte environ 110 000 habitants…

[40] JC. Michéa. Les mystères de la gauche. Climats-Flammarion, 2013.

[41] N.B. Avez-vous remarqué que dans "patrie", on entend "pater" ?...

[42] On remarquera avec raison qu’en incriminant le sabotage de l’école, la délégitimation des forces de l’ordre et l’immigration non maîtrisée, la présente analyse se superpose étrangement à celle du Front National, par exemple celle diffusée dès le 16/11/15 par Bruno Gollnisch. Mais c’est précisément une part du problème évoqué ici que, sous l’influence morale de cette gôche oedipienne que Hollande représente si typiquement, le Front National se soit vu attribuer un monopole de dénonciation relativement à une situation qui aurait dû relever d’un simple constat démocratique. Car si l’analyse politique impose préalablement le consternant état des lieux que prétendent diaboliser les fils de bourgeois en service commandé pour « le nouvel esprit du capitalisme », c’est précisément au niveau de celle qu’en tire le Front National (et non au niveau du constat) que le bât blesse : en se focalisant sur un nœud particulier d’un réseau de causes bien plus diversifiées, par exemple l’immigration sauvage en lieu et place de la propension capitaliste à mettre en concurrence les pauvres avec les misérables, les opprimés avec les esclaves. On renverra, d’autre part, Bruno Gollnisch à l’exaspérante médiocrité intellectuelle de sa présidente pour revenir à la lancinante la question de la crédibilité, même si les récentes régionales ont illustré jusqu’à la nausée qu’elle se posait désormais à propos d’à peu près n’importe quel politique (la décrédibilisation des autres étant la seule vraie raison de la poussée du FN : on a trop vite escamoté que le pseudo-traumatisme de 2002, ce furent 600 000 voix de plus pour le JM Pen… et 3,5 millions de moins pour Jospin…). Enfin, on s’étonnera qu’un individu aussi cultivé que Gollnisch ne craigne pas d’opposer christianisme et islam sur la propension supposée de la première de ces religions faire la distinction entre combattants et civils : les victimes du sac de Constantinople, des croisades albigeoises ou des guerres de religion ont dû apprécier – pour ne point parler des sorcières condamnées au bûcher, voici pas si longtemps à l’échelle de l’Histoire…

[43] Quant à l’installation, hypermédiatisée avec la même complaisance imbécile de la presse, d’un portique magnétique aux deux gares extrêmes du Thalys, les plumitifs de service missionnés par le pouvoir en vue de convaincre le bon peuple que ses responsables ne reculaient devant aucun sacrifice pour garantir sa sécurité ont juste oublié de signaler que quand on veut embarquer dans ce train avec un arsenal de guerre, il suffit d’y entrer au niveau d’une gare intermédiaire.

[44] Dans l’implacable course au plus con à laquelle se livrent quotidiennement politiques et journalistes, j’ai bien aimé la déploration récente du fait que lors des dernières élections, le Front National aurait « instrumentalisé les peurs des Français ». Et quand, à la veille du référendum sur la constitution européenne, Simone Veil – à jour de tous ses rappels vaccinaux contre la peur du ridicule – se présentait à la télé avec d’anciens déportés en vue de promouvoir le « oui », elle instrumentalisait quoi ?

[45] S. Halimi. « L’art de la guerre imbécile ». Le Monde diplomatique, déc. 2015.

[46] Dans son discours sur l’État de l’Union daté du 12/01/16, le président Obama a estimé que les irresponsables qui évoquaient une "guerre" mondiale "faisaient le jeu" des djihadistes. Malheureusement, Hollande n’était pas invité à ce discours...

[47] Je dis bien « contribué » : dans les causes directes, il faut, une fois encore, inclure l’incompétence des dirigeants relativement à un lieu qu’on savait, paraît-il, menacé et dont aucun plan n’était même disponible pour les intervenants.

[48] On relève au passage qu’au contraire d’une croyance tenace chez les contemporains, les images sont loin de suffire pour garantir l’authenticité des faits qu’elles sont censées documenter. Combien de témoignages vidéo censément « accablants » ne trouve-t-on pas sur le Net qui s’avère, une fois visionnés, n’accabler personne – ou n’accabler que ceux qui prétendent en tirer un injustifiable parti.

[49] Sachant que, de toute façon, ces images ont quand même justifié la dénonciation des « violences policières », accusation dont il faut mesurer la perfidie quand elle émane de professionnels du droit dont on voudrait croire qu’ils ont compétence pour qualifier les faits dont ils ont connaissance.

[50] Je partage – au moins sur ce point, sinon sur tous – l’opinion d’Éric Hazan (qu’on ne peut pas non plus soupçonner de sympathies pour l’état présent des choses) quand il déclare (Rue 89, 09/09/12) :

« Une erreur que fait la jeunesse subversive, c’est de s’en prendre à la police. Je pense que le mouvement qu’il faudrait faire (…) ce serait de subvertir la police. Aujourd’hui il y a énormément de Noirs, d’Arabes, et ceux qui ne sont ni noirs ni arabes sont des pauvres ploucs qui arrivent du Lot-et-Garonne ou des Basses-Alpes, transplantés là comme des misérables, méprisés, mal traités, mal payés. C’est ça qu’il faut leur dire : vous êtes comme nous des opprimés. »


À ceci près que, comme illustré par l’espèce, l’erreur en question est loin d’être confinée à « la jeunesse » ou aux « opprimés », mais propagée par les notables… Élargissant le propos à la vieille Europe, T. Judt écrivait : "Au nom de la justice révolutionnaire, la progéniture estudiantine de la haute bourgeoisie italienne tombait à bras raccourcis sur des policiers sous-payés" (Contre le vide moral, Champs essais, 2015, p.86).

[51] Grand coup de chapeau, en passant, aux crétins médiatiques qui ont cru bon d’amplifier en boucle la déploration du père d’un des terroristes, affirmant sans rire qu’il aurait mieux fait de « tuer » son fils avant : sans en arriver là, il eût probablement suffi que le père en question ait parfois l’idée de poser un minimum de limites à son fils – accessoirement (on ne sait jamais) en tenant tête à sa mère…

[52] Par exemple, celle des bacheliers « scientifiques », voire des élèves « ingénieurs » qui, à l’occasion de leurs jobs d’été, ne savent même pas rendre la monnaie…

[53] En un mois et rien qu’en France, plus de 50 000 morts, quelque 120 000 blessés et près de 2 millions de prisonniers, sans parler de l’occupation…

[54] On notera, au passage, la dangerosité du flou rhétorique cultivé par les autorités, qui évoque à son gré une situation de « guerre » – appelant une mobilisation militaire – ou une menace « terroriste », qui appelle classiquement une réponse policière. Dans son discours sur l’État de l’Union daté du 12/01/16, le président Obama a justement rappelé : « Des masses de combattants à l’arrière de pick-ups et des esprits torturés complotant dans des appartements ou des garages posent un énorme danger pour les civils et doivent être arrêtés. Mais ils ne représentent pas une menace existentielle pour notre Nation » (c’est moi qui souligne). On est très loin de l’hystérie malfaisante des Hollande, Valls, et autres Cazeneuve.

[55] La particularité du mensonge hollandais c’est que, à la différence de ses prédécesseurs, l’actuel président n’éprouve aucun besoin de se justifier lorsqu’il dit ou fait le contraire exact de ce qu’il avait dit avant, voire la veille. Il s’agit, à mon humble avis, d’une mutation remarquable, laquelle n’a pu apparaître que dans le milieu de culture de l’ENA (même la mafia a son code d’honneur) qui promeut l’art d’aligner des mots sans le moindre contenu de savoir effectif, de compréhension réelle ou de vécu authentique.

[56] À moins qu’il n’ait simplement pas l’idée d’en préserver l’intimité.

[57] Je caricature à peine : on a appris ces derniers jours (Le Parisien, 06/12/15) que les avions français envoyés en Syrie se trouvaient « à court de bombes ». Tout ça sent le génie stratégique, à côté de quoi Jules César, Napoléon ou Nelson ont des allures de guignols…

[58] Je ne parle pas de la presse, à commencer par celle de droite, qui a rivalisé de veulerie obséquieuse à l’endroit dudit « chef de guerre ».

[59] La médicalisation, qui est la thématique centrale du présent site, correspond justement à l’une des formes les plus pernicieuses du refus contemporain des limites, à savoir celui de la maladie et la mort. Quant à ceux qui prétendent ennemis de cette médicalisation, la plupart vont encore plus loin dans l’illimitation – avec leurs traitements « alternatifs » des pathologies les plus incurables, ainsi que leurs médecines « douces » réputées dénuées du moindre effet indésirable…

[60] Sachant que, compte tenu de tout ce qui vient d’être dit, rien n’autorise à penser qu’un tel renoncement permettra d’économiser ne serait-ce qu’une vie innocente


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