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Viol de la Terre et maltraitance du corps féminin : un même paradigme ?…

samedi 14 décembre 2013 par Marc Girard

Les organisateurs des Rencontres autour de la périnatalité qui se sont tenues à Orléans, du 4 au 6 octobre 2013, m’avaient fixé un bien étrange sujet. J’ai profité de cette occasion pour essayer d’approfondir encore la réflexion de mon dernier ouvrage, notamment en replongeant la guerre des sexes qui ravage la société contemporaine dans une ambivalence bien plus essentielle et probablement sempiternelle.

Table des matières

  1. Résumé
  2. Introduction : les mots pour le dire
  3. Corps maternel, corps féminin
  4. La haine du féminin
  5. Le fantasme d’une incontrôlabilité féminine
  6. Une ambivalence fondamentale
  7. Catholicisme et médecine : le choix de la haine
  8. Le moment 1560
  9. Le moment 1960
  10. Le refus de la civilisation
  11. Conclusion : le Sacré

Résumé

Dans le texte qui suit, on commence par essayer de comprendre les racines de l’ambivalence entre les sexes, notamment l’horreur masculine à l’endroit du corps féminin. On arrive ensuite à la médecine et à son choix de maltraitance misogyne, que l’on fait tourner autour de deux moments-clés : « le moment 1560 » et « le moment 1960 ». On conclut sur les conséquences sociétales de cette maltraitance, notamment relativement au mythe de la « libération sexuelle ».

Introduction : les mots pour le dire…

Au contraire des fausses théorisations qui visent à camoufler une absence de distance critique relativement aux pulsions du moi (comme facilement illustré par les élucubrations risibles et clairement masturbatoires des « sexologues »), le discours sur les relations entre les sexes ne peut enrichir les expériences personnelles d’autrui qu’au prix d’un effort d’impersonnalité intellectuelle associée à une exigence de probité morale – cette probité tenant beaucoup à ce que, pour reprendre la belle formulation de Milosz sur Camus, il faut avoir « le courage de dire des choses élémentaires » [1] (alors même qu’en matière de relations entre les sexes, tout ne s’apprend pas dans les livres, et que la pseudo impersonnalité des statistiques trouve vite ses limites relativement à des comportements aussi individuels que ceux de la sexualité)… Proposition dont on mesurera toute l’audace à une époque où le meilleur moyen de passer pour un irrécupérable imbécile est encore d’évoquer « les hommes » ou « les femmes », comme si ces entités pourtant traditionnelles allaient de soi… Comme me disait récemment à ce sujet une féministe pure et dure : « vous ne seriez pas un peu essentialiste ? »…

Corps maternel, corps féminin

Chez les êtres humains, l’axe de la sexuation et celui de la parentalité se croisent, mais ne se superposent pas – loin de là : sans entrer dans une querelle byzantine sur la place du féminin dans le maternel et réciproquement, il me semble utile de distinguer le corps maternel et le corps féminin – et j’accueillerai avec gratitude toute proposition terminologique visant à exprimer avec des mots moins ambigus la différence que je vais essayer de vous exposer.

Dans l’expérience humaine, le corps maternel précède le corps féminin, et de façon d’autant plus accaparante que le contact avec un corps paternel, lui, n’y est en rien incontournable : fille ou garçon, on peut faire sa vie sans avoir jamais croisé un corps de père… Avec sa naïveté compensatrice impressionnante, le mythe d’Adam et Eve (la première femme sortie du ventre masculin), inverse carrément et sans la moindre vergogne la polarité d’extraction dont nous sommes tous sortis : il dit assez l’angoisse que peut susciter chez l’être humain l’idée d’avoir obligatoirement séjourné dans le ventre maternel. Cette angoisse se renforce encore de la nécessité, pour le petit homme, de s’affronter à l’imperfection de ce corps maternel pour accéder à un minimum d’individuation : si l’on s’en tient aux intuitions assez convaincantes de Winnicott, la mère « parfaite » conduirait immanquablement son enfant à la psychose…

On me permettra, d’autre part, d’entretenir quelques doutes relativement à la surévaluation post-rousseauiste [2] des bénéfices psychologiques (je ne parle pas des bénéfices physiologiques) de l’allaitement naturel : alors directeur de l’Institut de puériculture du bd Brune, l’un de mes enseignants en néonatologie – qui n’avait aucun pourtant aucun stigmate évident de misogynie – décomptait parmi les facteurs de risque de mort subite une éventuelle nervosité maternelle au cours de l’allaitement… Quoi qu’il en soit, on a bien l’impression que, dans nos contrées en tout cas, cet allaitement – en fréquence et, plus encore, en durée – est depuis longtemps l’exception plus que la règle tandis que dans celles où il est plus systématique, la dimension d’échange émotionnel ne saute pas toujours aux yeux.

Tout cela pour suggérer que même s’il doit y avoir des exceptions qui tendent vers l’idéal, rien n’autorise à penser que, pour incontournable qu’elle soit, l’expérience individuelle du corps maternel soit génératrice d’une tendresse durable à l’endroit dudit corps, tandis qu’il existe pas mal de raisons pour penser que l’accès à l’humanité passe par la nécessité d’un détachement, d’une mise à distance [3].

La haine du féminin

Il est plus facile de documenter la négativité de sentiments que le corps féminin – celui de ses potentielles partenaires, et non plus celui de sa mère – peut inspirer à l’homme. Bizarrement, alors que, statistiquement, ce dernier dispose majoritairement d’une supériorité de force physique, il est patent que c’est la peur qui domine chez lui – selon une configuration manifestement répandue dont on peinerait à trouver une réciproque chez la femme. Selon l’auteur d’une revue sur les modèles sexués tels qu’ils ressortent des fabliaux du Moyen Âge,

"La plupart du temps, l’épouse est la menace permanente de l’homme et le rappel de ses propres limites masculines" [4].

Des innombrables témoignages – littéraires, notamment – de cette peur masculine à l’endroit de la femme et du corps féminin, on peut repérer trois axes qu’il est possible de mettre en correspondance avec les trois phases de l’acte sexuel : avant, pendant, après.

  • Avant, l’homme a peur de rater l’abordage, car au-delà des vantardises d’usage, il sait très bien, dans son corps, qu’il n’est rien de plus fragile que l’érection masculine.
  • Pendant, l’homme a peur de la souillure (la « saleté » vaginale, qui obsède tant les médecins), de la mutilation (le vagin à dents) [5] et de la déperdition (Erec et Enide, Samson).
  • Après, alors qu’il se trouve, au sens fort, réduit à l’impuissance, il redoute plus que tout l’insatiabilité de la femme, puisque celle-ci peut encore quand lui ne peut plus rien… Bien plus tard encore, l’angoisse l’étreint à l’idée qu’elle est seule à savoir qui est le père de l’enfant, ou plus précisément – car il est des femmes qui n’en ont pas la moindre idée –, la seule à savoir s’il existe un motif pour douter que c’est bien LUI le père.

Cette anxiété sur l’authenticité de la paternité n’étant finalement qu’une manifestation parmi d’autres de la peur masculine à l’endroit des infidélités de sa partenaire, arrêtons-nous plus précisément sur le fantasme effectivement fondamental de l’insatiabilité féminine, que l’on retrouve tout autant dans nos religions, dans la littérature… que dans la vie de tous les jours : c’est une donnée statistique connue, par exemple, que, dans les couples, les détectives privés sont bien plus souvent missionnés par les hommes que par les femmes, et bien plus souvent à tort. Et il n’est pas besoin d’être ethnologue pour constater que dans de nombreuses cultures, le souci prédominant des hommes consiste à mettre les femmes sous clé (rappelez-vous le prologue des Mille et une nuits [6]).

Remarquons d’abord que, pour prégnant qu’il soit, ce fantasme d’une démesure sexuelle féminine est strictement contradictoire avec la représentation convenue également très répandue d’un désintérêt majoritaire des femmes pour le sexe : si je dis en ricanant « pas ce soir, chéri », personne n’imaginera spontanément que je mime une voix d’homme, et j’ai rarement entendu la notion de « devoir conjugal » évoquée à propos d’un mari… La flagrance de cette contradiction me semble signer la nature éminemment fantasmatique des caractérisations dont on parle ici : elles n’en sont pas moins très actives psychologiquement – et socialement.

Le fantasme d’une incontrôlabilité féminine

Nous avons un peu avancé dans la compréhension du fantasme masculin visant l’insatiabilité sexuelle des femmes : ce n’est pas seulement qu’elles risquent d’épuiser leur partenaire, mais c’est aussi qu’elles peuvent passer à l’acte n’importe quand, avec n’importe qui par conséquent… L’idée est donc celle de l’incontrôlabilité. Peut-on essayer de la comprendre ?

Risquons ce qui, voici peu encore, avait les allures d’une évidence – même chez la plupart des féministes –, à savoir que pour des raisons qu’il serait intéressant d’analyser d’un point de vue historique et anthropologique, les femmes se sont davantage désinstinctualisées que les hommes : pour le dire symétriquement, rien n’autorise à penser que l’homme ait subi la moindre évolution significative dans sa sensibilité naturelle aux caractères sexuels secondaires des femmes (les seins, la morphologie du bassin…), alors qu’il n’en va pas de même chez celles-ci. Jusqu’à preuve du contraire et n’en déplaise à ceux et celles qui n’ont pas peur de mettre la négation de l’évidence vécue sur l’agenda de leur militantisme, il est plus courant de voir des hommes se retourner sur une mini-jupe ou un décolleté que d’observer des femmes hypnotisées par une belle moustache ou une poitrine velue ; et je connais peu d’abonnés mâles sur Meetic effarouchés à l’idée que leurs correspondantes pourraient se précipiter à exiger des détails sur l’apparence physique de l’autre – la réciproque n’étant manifestement pas vraie…

Cependant, cette discordance évolutive dans la sensibilité de chaque sexe aux déclencheurs du désir conduit l’homme à un état de « sous-bestialité », puisqu’il est probablement le seul mammifère à pouvoir s’exciter tout seul dans son coin, sans le moindre besoin d’un signal réciproque de réceptivité. Observons ce tableau banal d’un groupe de mâles humains attablés à une terrasse de café, et sifflant une fille qui passe. Certes, ils savent que nonobstant le sexologiquement correct de l’époque, certaines trouvent l’hommage flatteur – et qu’elles ne s’en cachent pas toujours ; mais eux, leur importe-t-il d’imaginer que celle qui passe est peut-être enceinte, qu’elle a peut-être ses règles, qu’elle est peut-être sur un petit nuage rose après une nuit d’enfer avec son Chéri, qu’elle a peut-être fait vœu de chasteté, qu’elle est peut-être en grand contentieux avec la gent masculine au sortir d’un divorce trop conflictuel, qu’elle est peut-être en route vers l’hôpital pour visiter son enfant malade ou son père mourant ? L’idée ne les traverse même pas : ils la sifflent… Comme me disait à ce sujet ma très vieille analyste avec un grand geste de la main et une vibration d’émotion dans la voix : « c’est la Vie »… La sagesse populaire dit que l’homme est un « éternel optimiste » : à la lumière de ce qui vient d’être examiné, on pourrait dire tout aussi bien que, instinctuellement, le mâle humain est autiste… Et j’aurais tendance à ranger le fantasme dont nous parlions plus haut concernant l’incontrôlabilité féminine au rang de ce mécanisme de défense parmi les plus efficaces, quoique les plus primaires, du psychisme humain que l’on appelle « la projection » : c’est pas moi, c’est elle

Il y a donc, je l’ai dit, quelque chose de sous-bestial dans le déclenchement du désir masculin, dont le potentiel psychiquement meurtrier est assez facilement visible : pour bander, l’homme n’a pas besoin de savoir si l’Autre est d’accord… Par opposition à des perversions bizarres comme la nécrophilie ou la pédophilie, le fantasme du viol n’appartient pas à l’ordre de l’inconcevable même chez l’homme « normal » : il n’est pas besoin d’être psychiquement très perturbé, ni fondamentalement vicié moralement, pour – au minimum – se représenter ce que pourrait être le plaisir d’un accouplement obtenu en contournant le préalable du consentement.

Une ambivalence fondamentale

Certains d’entre vous peuvent s’étonner du choix d’exposition consistant à positionner mon propos sur la face obscure, hostile, des relations entre les sexes, au détriment du côté lumineux inhérent au désir et à l’amour : vous avez parfaitement le droit de faire dans l’analyse sauvage et d’interpréter ce choix du conférencier comme l’indicateur de perturbations personnelles d’essence évidemment névrotique… Mais outre que les contraintes du temps imparti ont également participé à ce choix, je crois plus généralement que dans les relations humaines, ce n’est pas l’amour qui pose problème : s’aimer, au fond, c’est à la portée des premiers imbéciles venus, surtout lorsqu’il y a du désir physique dans tout ça. De plus, si l’on cerne assez facilement en quoi peut consister la haine ou la négation de l’Autre, il n’en va pas de même avec le concept finalement très mystérieux « d’amour » – qui va du « c’est pour ton bien » des mères abusives au « je l’aimais, je l’ai tuée » des amants jaloux. Quoi qu’il en soit, que ce soit avec un(e) partenaire, un parent, un enfant, un ami, nul ne peut vivre en permanence dans une continuité de tendresse ou de sentiments positifs : il y a forcément des moments où l’Autre, dans sa présence, dans son irréductible épaisseur, devient difficile à supporter, il y a forcément des moments où l’Autre, au lieu de dilater mon moi, en vient à le rétrécir. Ce qui pose problème, dans les relations humaines, ce n’est donc pas l’amour, mais la haine : ça s’appelle l’ambivalence et toute la question est de savoir comment on la surmonte. C’est exactement l’objet de mon propos.

En simplifiant un peu, on peut donc dire que l’évolution a bien fait les choses et que, entre les impulsions assez autistes de l’homme et la peur viscérale que lui inspirent les femmes depuis apparemment presque toujours, il s’est établi une forme d’équilibre – équilibre peut-être « de la terreur » – mais qui, paradoxalement, a rendu possible la coexistence : n’en déplaise à d’aucuns, le climat relationnel entre les sexes n’a pas toujours été celui de la guerre féroce dont l’époque nous offre un spectacle aussi affligeant [7]. Certes, on a bien la notion de ce que la vie des femmes autrefois n’a pas dû être rose tous les jours : mais il faut se rappeler les mises en garde de Michèle Perrot et d’Alain Corbin contre le « dolorisme féministe » [8], et donc remettre les choses en contexte pour apercevoir que la misère du temps jadis était loin de ne concerner qu’un seul sexe. Il faut également se défier du mythe féministe contemporain visant à accréditer qu’avant l’ère bénie de la pilule, toutes les femmes auraient été des « mal baisées », selon une reconstitution immensément ridicule qu’un autre historien – Ch. Lasch – qualifie de « diffamation à l’égard de nos mères et de nos grands-mères » [9]. À y regarder de plus près, on a bien l’impression que dans la culture dite « populaire », les rôles étaient plus clairement définis, avec – toutes choses égales par ailleurs – un potentiel de respect inhérent à une répartition plus catégorique entre les sexes. Ainsi et par exemple, le fantasme mâle concernant les savoirs secrets des femmes est certainement très ancien et s’origine probablement dans l’angoisse de l’homme concernant l’authenticité de sa paternité (voire, on y a fait aussi allusion, l’authenticité de la jouissance féminine) ; mais ce fantasme sur l’inégalité de connaissance entre les deux sexes va également donner consistance à un fantasme connexe, relatif cette fois aux pouvoirs féminins également secrets : ce sont bien elles, en général et par exemple, qui nouent les aiguillettes… Ce fantasme a aussi justifié qu’en majorité, les savoirs et savoir-faire sur le sexe, la procréation, l’accouchement et même la maladie soient l’apanage des femmes dans la société traditionnelle, selon une tendance exactement inverse à celle de notre modernité où la médecine tire une bonne part de son arrogance machiste d’une telle revendication de savoirs, tandis que seuls les naïfs qui n’ont jamais entendu parler d’acculturation imaginent que la féminisation progressive des professions de santé représenterait quelque progrès que ce soit dans l’abolition de cet ordre machiste.

Catholicisme et médecine : le choix de la haine

Dans ce balancement entre l’amour et la haine où l’humanité cherche depuis son origine un équilibre entre les sexes, il est aisé de repérer certains sous-groupes qui ont clairement – en tout cas majoritairement – choisi la culture de la haine. J’en vois au moins deux dans l’histoire de l’Occident : l’Église catholique, d’une part, les représentants de la médecine « académique » d’autre part.

Dans les contraintes axiologiques historiques du christianisme telles qu’elles ont été superbement analysées au début des années 1960 par le théologien américain JT Noonan dans le rapport préparatoire qui lui avait été commandité pour le Concile de Vatican II [10], il était fatal que la rationalité vacille un peu par suite du déphasage entre d’une part l’autisme instinctuel que les clercs ont, comme les autres, reçu de leur sexe et, d’autre part, les attentes schizophrènes d’une religion qui, tout en admettant le fatum du mariage, a toujours privilégié la virginité comme l’état supérieur par excellence. Il n’est pas besoin d’avoir lu tout son Freud pour apercevoir que, même sous la plume de ses Pères les plus éminents (St Jérôme, St Augustin, Saint Thomas d’Aquin) ou de ses saints les plus charitables (St François d’Assise), la prédication chrétienne sur la sexuation pêche, mais cette fois caricaturalement, par ce mécanisme de défense déjà évoqué de la projection : je vous renvoie sur ce point à l’inventaire érudit, quoique regrettablement méconnu, des textes fondateurs tel qu’opéré il y a une quinzaine d’années par Paulette L’Hermite-Leclerq [11] – dont le bilan est d’autant plus accablant que l’auteur et traductrice, probablement chrétienne elle-même, ne laisse transparaître aucune animosité antireligieuse personnelle. Il en ressort que ce n’est pas moi qui me trouve littéralement emporté de désir à la vue du moindre centimètre carré de chair féminine – surtout quand elle est fraîche : ce sont ces diablesses qui se complaisent à venir troubler ma tendance sinon naturelle à la contemplation et à l’ataraxie… Ce sont ces garces lascives qui, selon une iconographie inépuisable, viennent tenter Saint Antoine (et bien d’autres après lui), tandis que, pourtant confrontée à une situation exactement symétrique, Sainte Madeleine ne se trouve jamais tourmentée par le fantasme d’un énorme phallus et que, même sérieusement décatie par la faim, le soleil et la vieillesse, c’est à elle qu’il revient encore de dissimuler sous sa chevelure en broussaille son corps naguère admirable lorsqu’elle reçoit, en plein désert, la visite d’un de ses collègues en mortification [12]… Quant au fantasme de la culture populaire sur les savoirs et pouvoirs féminins, il sera lui aussi repris par les théologiens et finira par fournir l’armature théorique des procès en sorcellerie, dont on sait bien qu’en grande majorité, ils ont visé des individus de sexe féminin [13].

Pour ce qui concerne la médecine, on n’en finirait pas de citer les auteurs qui, depuis l’Antiquité et sur une base cette fois présentée comme physiologique, s’attachent à décliner sous toutes leurs modalités l’imperfection et l’inachèvement du corps féminin relativement au contre-modèle évidemment idéal du corps viril.

Cependant, on n’a pas l’impression que, durant un millénaire au moins, ces discours de haine et de mépris à l’endroit du féminin aient eu un impact déterminant sur les relations entre les sexes. Comme partout et depuis toujours, les hommes et les femmes se sont arrangés comme ils le pouvaient pour survivre, jouir, aimer – et se supporter mutuellement tant bien que mal : tout au long des siècles, la morne réitération des consignes officielles concernant, par exemple, la sexualité, la contraception ou l’infanticide laisse penser qu’elles n’atteignaient que très superficiellement les oreilles auxquelles elles étaient destinées.

Le moment 1560

Les choses vont radicalement changer à partir du « moment 1560 » [14] quand, à la suite du formidable ébranlement de la Réforme, les autorités religieuses vont conscientiser, justement, que leur effort d’acculturation plus que millénaire est très loin d’avoir anéanti les racines d’une culture traditionnelle qui leur fait horreur : de cette culture traditionnelle dans laquelle les femmes jouaient un rôle déterminant de transmission, notamment via le parcours initiatique de la maternité et de l’accouchement. Le grand mouvement de Contre-Réforme, dont les principes sont posés lors de la dernière session du Concile de Trente (1563), vise cette fois une conquête culturelle radicale qui va s’appuyer certes sur le bras séculier – tant pis pour les sorcières –, certes sur le recrutement d’un personnel religieux significativement renouvelé – tant mieux pour le sérieux de l’évangélisation –, mais également sur la collaboration active de la médecine académique, expressément mandée autour de l’événement-clé de l’accouchement pour déposséder la communauté des femmes des pouvoirs qu’on ne lui avait encore jamais contestés dans la transmission de la vie et le passage des générations : c’est, notamment, le moment où les matrones – les sages-femmes traditionnelles – vont se trouver progressivement détrônées au profit de professionnelles nouvelle manière dont « l’accréditation » requiert que leur rectitude morale soit validée par un membre du clergé…

Comme je l’ai montré ailleurs, cette alliance du caducée et du goupillon [15] va s’organiser autour de cinq piliers, qui resteront ensuite ceux de la médicalisation moderne.

  1. Fragilisation du féminin – En prétendant prendre le contrôle du « continent noir » [16] sous le prétexte de l’accouchement – qui correspond effectivement à un pic de faiblesse et de déréliction pour la plupart des femmes –, les médecins ont réussi l’exploit d’incarner dans le réel leur fantasme ancestral pourtant assez primaire consistant à décliner le féminin sur le mode de la défectuosité, de la fragilité.
  2. Dévalorisation maternelle – En tirant parti de la précarité fœtale et néo-natale pour médiatiser son expansionnisme fondamentalement misogyne, la médecine a créé les conditions pour que, malgré une probabilité de survie alors assez faible, le bébé justifie un déplacement jusqu’alors inconcevable du souci traditionnellement orienté vers la mère, désormais réduite à la fonction de contenant vaguement incongru et potentiellement indésirable.
  3. Prévention coûte que coûte – Cette nécessité de préserver le fœtus à tout prix de toutes les supposées menaces que faisait peser sur lui l’incompétence obstétricale de sa mère (et des matrones traditionnelles) a introduit en médecine un paradigme bien de nature à faire se retourner Hippocrate dans sa tombe : celui de la prévention – et même de la prévention coûte que coûte.
  4. Indifférence aux preuves – Évidemment incapables de justifier leur coup de force sur un minimum de preuves, les médecins se sont peu à peu habitués à une revendication de pouvoir fondée sur un discours découplé des faits (qu’il s’agisse de leurs motivations fort peu désintéressées ou, a fortiori, des preuves concernant les bénéfices de leurs interventions), un discours que Molière allait bientôt caractériser à très juste raison comme « le roman de la médecine ».
  5. Pouvoir et contrainte – Toutefois et compte tenu des mentalités qui prévalaient à l’époque, il n’est pas certain que cette médiatisation d’une radicale déculturation par le nouveau-né aurait suffi à permettre la médicalisation de l’accouchement : pour assurer son propre pouvoir, la médecine n’a pas craint de s’appuyer sur le pouvoir séculier de l’époque, relais docile de ses alliés religieux et qui disposait de moyens plus que dissuasifs pour mater les récalcitrantes. Dans la modernité, le « pouvoir médical » ne s’est pas enraciné exclusivement dans le symbolique, mais également dans l’intimidation pénale [17], [18]…

Le moment 1960

Renvoyant les auditeurs à mes précédents écrits sur ce mouvement historiquement assez bien daté, sautons quatre siècles pour en venir maintenant au « moment 1960 », celui de la mise sur le marché des premières pilules, après avoir relevé au passage que via, par exemple, Margaret Sanger, cet épisode éminent de la « libération » féminine s’inscrit d’inquiétante façon dans la continuité d’un eugénisme assez radical assorti d’un peu contestable racisme. Cet autre épisode coïncide également avec la directive européenne 65/65/CEE, que j’avais déjà dénoncée comme très préoccupante en raison de ses motivations mercantiles jusqu’alors inconcevables [19] et qui, en sus, va introduire l’idée du médicament « par fonction », prenant acte de ce que jusqu’à présent, cela n’aurait traversé l’idée de personne qu’un individu en parfaite santé puisse s’exposer aux risques d’un médicament pour se préserver de quelque chose n’ayant rien à voir avec une maladie [20] : au-delà même de ses pénibles occultations, l’affaire des pilules 3G/4G atteste que, cinquante ans après, la majorité des utilisatrices n’a toujours pas intégré que les pilules contraceptives étaient des médicaments, avec tous les inconvénients du genre (concernant tout autant l’efficacité que les effets indésirables) : qui a bien pu le leur cacher ?...

Il n’y a aucune difficulté à reconnaître, dans cet autre moment-clé de la modernité, les cinq piliers d’une médicalisation terriblement aliénante.

  1. La fragilisation est à la fois physiologique [21], iatrogène, psychologique (automutilation, effet sur la libido) et cognitive (la pilule ayant marqué une nette perte dans la connaissance qu’ont les femmes du fonctionnement de leur corps [22], comme illustré par la panique de celles qui s’aperçoivent avoir oublié leur plaquette le premier samedi soir de leurs vacances…) [23].
  2. La dévalorisation des femmes tient notamment au mépris absolu dont témoignent toutes les désinformations qui ont rendu acceptable leur castration chimique, notamment l’argument surdébile que l’on trouve encore dans les plus éminentes revues internationales et qui consiste à relativiser les risques d’une contraception orale en les comparant aux risques d’une grossesse (voire, comme le fait Winckler [24], à ceux d’un accouchement « en Afrique rurale » !!!) : comme si, deux siècles et demi après le début d’une prise de contrôle de leur fertilité par la majorité des gens (attestée par les données démographiques disponibles) [25], les contemporaines n’avaient d’autre issue qu’une lamentable grossesse quand elles ont négligé ce préalable incontournable d’aller solliciter d’un tiers intrusif leur permis de baiser.
  3. Le paradigme de la prévention se retrouve par exemple dans la promotion sélective d’études supposées démontrer qu’une contraception orale réduirait l’incidence de certains cancers et de certaines infections génitales, au détriment d’autres études au moins aussi crédibles suggérant que cette même contraception augmenterait l’incidence d’autres cancers et d’autres infections.
  4. Quant au « roman de la médecine » fondé sur une indifférence absolue aux données factuelles, on le retrouve également dans le contraste entre le mythe d’un épanouissement sexuel sans précédent et une foultitude d’observations incompatibles, telles que la prévalence apparemment de plus en plus forte de l’éjaculation précoce où le rôle d’une contraception reposant exclusivement sur les épaules de la femme mériterait à tout le moins d’être investigué [26]. Même roman – évidemment associé à la déclinaison d’un féminin auquel il est impossible de se fier – dans l’autisme forcené justifiant que tout échec de la pilule soit rapporté à un « oubli » (évidemment sous l’entière responsabilité de l’utilisatrice concernée) au mépris des données pourtant nombreuses suggérant qu’il puisse relever de bien d’autres causes [27].
  5. Pour finir sur le cinquième pilier, celui d’un pouvoir médical de moins en moins scrupuleux justifiant une perte d’autonomie de ceux ou celles qui en sont les sujets, je me contenterai de remarquer qu’il n’est pas sain, tout simplement, de laisser une profession s’arroger des droits exorbitants – compte tenu notamment de sa formation plutôt médiocre – sur l’intimité la plus profonde des femmes, partant sur celle des hommes. Il suffit de se référer au machisme sidérant de Martin Winckler [28] pour apercevoir la nature du problème, pour autant qu’on parvienne à décrypter son insupportable démagogie…

Outre ceux qui viennent d’être mentionnés, l’inconvénient le plus évident de la contraception orale tient à une brutalisation de la médecine dont l’actualité offre maintenant un spectacle multiquotidien : à partir du moment où, sous le prétexte d’un assouvissement pulsionnel finalement assez primaire, il a pu être toléré qu’il soit porté atteinte à l’intégrité du corps féminin – lequel avait cristallisé durant des siècles les idéalisations les plus élevées du désir et de l’inspiration poétique, le seuil de sensibilité aux limites légitimes de la violence iatrogène s’est effondré en banalisant une prise de risques inconsidérés à l’endroit du corps humain, de son intégrité et de sa beauté dont les victimes ne se limitent plus, désormais, aux femmes « en âge de procréer », mais incluent les nourrissons, les enfants, les personnes âgées et, bien entendu, les hommes [29]…

Le refus de la civilisation

N’ai-je pas plus ou moins répondu à la question pourtant extrêmement délicate que m’avaient posée les organisateurs ? On va vers la femme comme on va vers la Terre : parce qu’on a faim. De nourriture, de chauffage, de provisions diverses – ou de plaisir. Mais de cette dialectique d’amour et de haine, où le désir le plus fou suscitait une peur panique de l’Autre, ressortait une injonction de maîtrise et d’humilité : il fallait y aller, il fallait que l’homme dise à la femme qu’il la voulait coûte que coûte tout en posant le respect de son intégrité corporelle comme limite à la véhémence de son désir – et comme gage de sa crédibilité. Pour le dire avec des mots simples, il fallait assumer de vouloir la défoncer, mais sans jamais l’abîmer – tout en sachant (le Bon Dieu ayant bien fait les choses…) qu’elle pouvait aimer ça [30]… N’est-ce pas, d’ailleurs, la même chose avec la Terre ?... Dans la folie qui peut s’emparer de deux corps amoureux, la certitude qu’une certaine limite ne serait jamais franchie par l’homme était, pour sa partenaire, la légitimation de l’abandon : il faut la garantie d’une main solide pour tenir la femme quand elle s’est résolue à se « jeter dans le vide »… La pilule et, par-delà, la médicalisation de la contraception, a désintégré tout ça en ringardisant la question pourtant essentielle : comment assouvir sa sauvagerie pulsionnelle tout en respectant l’Autre ? Comment se sentir soi-même plus grâce à l’Autre sans lui faire payer le prix d’un moins pour lui-même ? La pilule a ringardisé l’indispensable retour sur soi qu’imposait l’assouvissement d’un désir même brutal dans le respect de celle qui l’avait suscité. La pilule a privé la sauvagerie mâle d’une occasion unique de civilisation [31].

Ayant souvent plaidé que l’ineffable beauté du corps féminin qui jette l’homme hors de lui devrait forcément appeler le respect – n’est-ce pas la même chose avec la Terre ? – je me suis vu objecter, non sans ironie parfois, que la culture humaine aurait aussi laissé une large place à la beauté du corps masculin et à l’expression des amours homosexuelles. Outre qu’il faudra beaucoup d’efforts pour me convaincre que, statistiquement, la fréquence des passions homosexuelles atteint celle des attachements hétérosexuels, outre que, sans entrer dans le détail d’une réfutation qui nous emmènerait trop loin, j’ai quelques objections sur les surinterprétations rétrospectives des amours socratiques, la vieille maxime grecque qui attribuait aux épouses le rôle de procréation tout en réservant « l’amour » aux beaux adolescents faisait pourtant du « plaisir » l’apanage des hétaïres – entendez des prostituées, des courtisanes ou des maîtresses, bref et, pour tout dire : des femmes – et c’est bien de ce « plaisir » masculin tiré spécifiquement des femmes que j’ai essayé de vous parler aujourd’hui.

Conclusion : le Sacré

De plus, il me semble apercevoir dans l’hétérosexualité une dimension structurante également spécifique, à savoir l’incontournable point aveugle de la connaissance que représente la jouissance de l’Autre, illustré par l’obsédante question, sans cesse renouvelée, des amants fourbus : « ça t’a fait QUOI ? ».

Accepter d’être la cause d’un événement fascinant – le ou les orgasmes de l’Autre, sa jouissance – sans jamais rien y comprendre, c’est tout simplement s’initier au Sacré, à savoir : admettre et respecter l’inconnaissable pourtant agissant. Et il existe de bonnes raisons pour penser que la technologisation brutale du corps féminin est difficilement compatible avec cette expérience du Sacré. N’est-ce pas la même chose avec la Terre ?...

À ceux qui s’offusqueraient de me voir employer un terme exagérément connoté de religion – le catholicisme s’étant effectivement attaché à s’approprier « le Sacré » au même titre qu’il prétend aujourd’hui s’approprier « les Droits de l’homme » contre lesquels il a pourtant si obstinément lutté –, je me permets de rappeler que dès 1847, on le trouve explicitement sous la plume de Marx et Engels, au titre des inconcevables dégâts opérés par la brutalité capitaliste :

« Tout ce qui était solide et stable est ébranlé, tout ce qui était sacré est profané » [32].

N’est-ce pas la même chose avec la Terre ?

[1] Cité par T. Judt, La responsabilité des intellectuels, Calmann-Lévy, 2001 : p. 167.

[2] On pourrait d’ailleurs inverser la thématique de la présente intervention en se demandant par quel biais des individus aussi sinistrement dépourvus de sentiment parental que Rousseau en viennent ainsi à hypertrophier le maternel : compensation là encore ?

[3] La légende de Médée semble bien illustrer l’intuition angoissante des humains quant au potentiel maternel de s’approprier les enfants – fût-ce au risque de leur vie… Recentré sur les relations mère-fille, le thème de Blancheneige dit quelque chose d’assez connexe.

[4] Cl. Thomasset. « La satire du mariage dans les fabliaux ». In M. Rouche (sous la dir. de) : Mariage et sexualité au Moyen Age – Accord ou crise ? Presses de l’Université de Paris-Sorbonne, 2000. Cette évidence des terreurs masculines est d’autant plus frappante que l’auteur de cette revue est un littéraire, pas spécialement formé à interpréter les non-dits des relations entre les sexes.

[5] On entend des femmes regretter de devoir modérer l’expression de leur jouissance avec l’intuition qu’elle aurait probablement un effet inhibiteur sur leur partenaire ; on entend symétriquement des hommes confesser leur horreur pour les signes les plus spectaculaires de l’excitation féminine, tels que l’humidité vaginale pour peu qu’elle soit profuse. À l’inverse, cependant, l’absence fréquente de signes physiologiques indubitables de la jouissance (sinon de l’excitation) féminine peut également laisser l’homme en proie à la suspicion de simulation chez sa partenaire : de là, peut-être, les délires d’une certaine littérature érotique (voire de certains sexologues) relativement aux modifications censément spectaculaires du clitoris dans l’amour qui, pour fantasmatiques qu’elles soient le plus souvent, ont le mérite d’instaurer l’illusion d’un connu (l’érection) dans l’inconnu du plaisir de l’Autre.

[6] Où la femme, pourtant très jeune et enfermée en quasi permanence dans une boîte de verre, prend un plaisir de revanche non dissimulée à répétitivement tromper le mari qui l’a enlevée de force.

[7] Le mythe d’Isis et d’Osiris, qui conditionne l’intégrité sexuelle de l’homme à la compassion et à la créativité de sa partenaire (en l’espèce contrainte de lui façonner un pénis de remplacement), me paraît récapituler avec une émouvante crudité cette évidence facilement vérifiable par tout un chacun : on n’est pas viril tout seul…

[8] Corbin A, in Corbin A et Perrot M, « Des femmes, des hommes et des genres », Vingtième Siècle. Revue d’histoire 2002/3 ; n°75 ; 167-176.

[9] Lasch Ch, Les femmes et la vie ordinaire (trad. française), Climats, 2006, p. 217.

[10] Noonan JT, Contraception – A history of its treatment by the Catholic theologians and canonists, The New America Library, 1967.

[11] L’Église et les femmes dans l’Occident chrétien des origines à la fin du Moyen Âge, Brepols, 1997.

[12] On relèvera comme potentiellement significatif à cet égard que la Légende dorée regorge de martyres sur des femmes en forme de mutilations sexuelles (seins coupés ou arrachés, assignation dans un lupanar...) dont on chercherait en vain la réciproque chez les martyrs masculins.

[13] Cet enracinement de la pensée catholique dans une misogynie mâle dont on a essayé ici d’identifier les racines quasi éternelles interdit aux croyants de justifier leurs positions par un supposé contexte historique, présumé capable d’évoluer : le travail de Noonan illustre au contraire que, même sur des points de doctrine susceptibles d’avoir subi les contraintes de l’histoire (en l’espèce, les désordres axiologiques qui ont marqué la fin de l’Antiquité), les catholiques ont farouchement refusé de changer même une fois le contexte radicalement modifié. En d’autres termes, dans le balancement fondamental de l’ambivalence entre l’amour et la haine du féminin, l’Église – comme d’autres religions, apparemment – a clairement choisi son camp, qui est celui de la haine intersexuelle – autoentretenue par un recrutement des cadres exclusivement masculin. La présente remarque permet aussi de décrédibiliser la position catholique sur la contraception orale – pourtant apparemment proche de la mienne. Comme je l’ai noté dans mon précédent livre, l’Église aurait pu être une grande voix dans le débat qui a éclaté à partir des années 1960 : mais dans leur immense majorité et compte tenu de leur constance misogyne transhistorique, les catholiques ne sont vraiment pas crédibles de se prévaloir d’un farouche respect du féminin pour dénigrer la pilule… D’où, d’ailleurs, la schizophrénie morale des croyants, qui rend certainement compte, pour une bonne part de la déchristianisation contemporaine : sauf chez quelques intégristes, la position traditionnelle de l’Église sur les femmes n’était certainement pas un contrefeu suffisamment mobilisateur pour annihiler la séduction consumériste des catholiques à l’endroit d’une contraception d’apparence si facile

[14] M. Girard, La brutalisation du corps féminin dans la médecine moderne, édité par l’auteur, 2013.

[15] Dans son ouvrage politiquement très incorrect dont une traduction française vient seulement de paraître (Un refuge dans un monde impitoyable – La famille assiégée, François Bourin Editeur, 2012), Ch. Lasch présente comme une évidence la convergence objective des médecins et de « leurs homologues ecclésiastiques » (p. 324), en remarquant de plus que « la religion de la santé » n’est « pas plus tolérante » que le christianisme (p. 325). Je note en passant et non sans un certain réconfort qu’historien de métier, Lasch s’en prend comme moi à son collègue E. Shorter et pour la même raison, qui tient à une question de méthode : à savoir la propension du second à dissimuler ses présupposés idéologiques pourtant voyants derrière des sources dont la sélection et l’objectivité sont extrêmement problématiques (p. 407-8).

[16] C’est l’expression dubitative de Freud à l’endroit du féminin : n’en déplaise aux commentateurs qui n’ont rien compris, elle témoigne d’une perplexité qui tranche singulièrement avec l’arrogance misogyne largement prédominante en médecine et dont on a retracé ici un bref historique.

[17] On peut rappeler au passage que la dernière exécution de femme dans notre pays (sous le régime de Vichy) a concerné, comme par hasard, une avorteuse : dans la culture populaire, la fonction d’avorteuse était souvent assumée par les matrones traditionnelles, fournissant un prétexte facile à l’offensive contre celles-ci.

[18] Dans son ouvrage cité plus haut (Un refuge (...)), Ch. Lasch soutient qu’en travaillant « main dans la main avec l’État pour moderniser les couches arriérées des sociétés », la médicalisation moderne s’est avérée « plus efficace que le christianisme » en « améliorant (…) leurs mœurs » (p. 325).

[19] M. Girard, Alertes grippales – Comprendre et choisir, Dangles, 2009 : p. 244.

[20] Ce n’est évidemment pas un hasard qu’un tel basculement de représentation se soit fait au travers d’une directive scélérate dont les motivations sordidement mercantiles sautent par ailleurs aux yeux. Dans « la société de marché » analysée par K. Polanyi et dont la directive 65/65/CEE fournit une impressionnante illustration, il n’y a plus de limite assignable à la marchandisation de tout et de n’importe quoi. En l’espèce, ce qui devient objet de commerce, ce n’est ni le corps de la femme, ni – à proprement parler – la sexualité, mais la fécondité dont la maîtrise (à deux…) est justement l’impératif érotique par excellence. Il n’est pas étonnant que les féministes, telles F. Héritier, qui s’obstinent à célébrer comme une « libération » un coup de force néocapitaliste aussi vertigineux, s’appliquent à dissimuler l’enjeu érotique de la sexualité en invoquant la « propre fécondité » des femmes, et les droits inhérents : rarement les sciences humaines auront atteint un tel degré d’obtusion militante en faisant ainsi de ce qui ne peut se concevoir autrement qu’à deux – la fécondité – l’apanage de l’un ou l’autre sexe… Nouvelle confirmation bienvenue de la thèse soutenue dans mon dernier ouvrage (La brutalisation…) : Ch. Lasch tient, lui aussi, pour une évidence l’alliance du féminisme et des promoteurs de la médicalisation moderne, en la faisant remonter dès le XIXe siècle.

[21] F.-E. Morin, La rouge différence ou les rythmes de la femme, Seuil, 1982.

[22] F.-E. Morin, ibid.

[23] Bizarrement méconnu de la mémoire féministe, le précédent roumain de l’abrogation du droit à l’avortement, à la fin de l’année 1966 – qui s’est soldée par une explosion démographique catastrophique à de nombreux égards – dit assez l’effarante dépendance des femmes qui s’en remettent aux professionnels de santé pour contrôler leur fertilité (R. Pressat, « La suppression de l’avortement légal en Roumanie : premiers effets », Population 1967 ; 22 : 1116-1118.). Rédigé naguère par un journaliste du Canard Enchaîné, un roman dont le nom m’échappe avait développé une satire sociologique fondée sur un complot des gouvernants consistant à remplacer subrepticement les pilules par des placebos, dans le noble but de repeupler notre pays : il s’agissait certes d’une fiction, mais dont la vraisemblance même théorique dit assez les illusions d’une « libération » fondée sur la vente au public d’un produit pharmaceutique.

[24] M. Winckler, Contraceptions mode d’emploi, Au Diable Vauvert, 2003, p. 180.

[25] Au passage, on réfutera l’objection féministe trop fréquente (qui m’a encore été faite lors de cette conférence d’Orléans) que la maîtrise de la fécondité féminine avant la pilule n’aurait été possible que grâce à un nombre exorbitant d’avortements : dans les travaux démographiques disponibles, rien n’indique que le taux d’avortements se soit significativement modifié depuis la loi Neuwirth, voire la loi Veil (H. Leridon, « L’avortement : avant et après 1975 », in H. Leridon et coll, La seconde révolution contraceptive, INED-PUF, 1987 : pp. 249-266.).

[26] C’est le symétrique masculin du problème évoqué chez les femmes par F.-E. Morin, qui concerne perte de la connaissance et du contrôle de leur corps.

[27] M. Girard, La brutalisation (…), op. cit., chap. 3.

[28] Cf. La brutalisation (…), chap. 2. La stupéfiante propension de certaines féministes à se laisser prendre dans les filets démagogiques d’un machisme aussi pataud que celui de cet « ami des femmes » excessivement profus est une bonne illustration de ma thèse sur la compulsion de certaines à simplement remplacer une oppression par une autre.

[29] Ch. Lasch (Un refuge (...)) souligne lui aussi cet élargissement progressif de l’aliénation médicalisante bien au-delà de la gent féminine. Rappelant par exemple que le trop fameux ouvrage du Dr Spock s’est vendu dans le monde à plus de 50 millions d’exemplaires au cours des décennies qui ont suivi la première publication (1946), il estime que ce type de conseils « affaiblirent la confiance déjà chancelante des parents en leur propre jugement » (p. 328).

[30] Comme le souligne A. Mitscherlich dans un texte ancien que je relis au moment même où j’achève le présent article : "nier les pulsions provoque non l’intégration mais la désintégration de l’identité (...). Le déni de la pulsion n’autorise qu’une socialisation partielle de l’homme. (...) Le déni de la pulsion (...) n’est pas identique aux renoncements pulsionnels nécessaires dans toute culture" (Vers la société sans pères, Gallimard, 1969 ; c’est lui qui souligne.).

[31] De plus, en découplant au moindre coût (pour le mâle...) la pénétration de tout souci quant aux suites, la contraception orale s’est puissamment inscrite dans une culture du narcissisme (Ch. Lasch, Flammarion, 2006) fondée sur "l’érosion de tout intérêt sérieux pour la postérité", symptôme parmi les plus pernicieux d’une perte de "sens de la continuité historique" (p. 31).

[32] Manifeste du parti communiste, 1847.


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