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La brutalisation du corps féminin dans la médecine moderne (2/5)

Les bonnes feuilles (I) - Accouchement
dimanche 2 décembre 2012 par Marc Girard

Comme annoncé, le lecteur trouvera ci-après un premier extrait de mon ouvrage La brutalisation du corps féminin dans la médecine moderne.

J’ai bon espoir que ce livre sera disponible début janvier 2013.

Le patriarche déchu

S’il est un rituel de la société sans pères [1] qui met crûment en scène la déchéance du « patriarche » tant décrié par certaines féministes, c’est bien celui de l’accouchement à l’hôpital. Empêtré dans une blouse blanche dont il ne sait que faire et qui achève de signer sa soumission à l’ordre médical, l’homme assiste impuissant à toutes les maltraitances et humiliations qui s’abattent sur sa compagne : nue ou quasiment [2], attachée par ses jambes écartées dans une position ridicule qui l’oblige à exhiber le sexe qu’on vient de lui raser et qui sera bientôt sauvagement tailladé sous prétexte d’épisiotomie, gourmandée si elle se plaint trop, houspillée si elle ne pousse pas quand il faut – ou si elle pousse quand il ne faut pas… Lui, il est juste prié de dire merci [3].

Et tout ça pourquoi ?

Aucune personne de bon sens n’aurait spontanément l’idée d’accoucher allongée : outre l’aberration mécanique de la position qui est évidemment contraire au mouvement du bébé [4], il semble également que le report de son poids sur la colonne vertébrale de sa mère soit cause d’une souffrance inutile [5]. Le rasage vulvaire, lui, est tellement essentiel que le plus grand arbitraire règne désormais à ce sujet, mais il suffit d’aller sur les forum (ou d’interroger les mères) pour constater qu’il est encore fréquemment pratiqué : de toute façon, j’ai eu l’occasion d’expliquer ailleurs à quel point cette pratique humiliante (et à tout le moins inconfortable, voire pénible lors de la repousse des poils – surtout sur une cicatrice d’épisiotomie) était plus gouvernée par un fantasme médical récurrent de saleté féminine que par quelque raisonnement rigoureux que ce soit. Quant à l’épisiotomie, rappelons qu’elle consiste à infliger une déchirure certaine pour contrecarrer le risque d’une déchirure éventuelle (ce qui est à peu près aussi rationnel que de boire pour oublier qu’on boit) et que la plupart des études effectuées convergent pour montrer que les déchirures survenues après épisiotomie tendent à être plus graves que celles survenues spontanément [6] – ce qui n’empêche pas le taux d’épisiotomies d’avoisiner 100% dans certains établissements… En matière de rationalité, rappelons également que la technique même du geste correspond à une aberration à peu près unique en chirurgie [7], à savoir couper un muscle transversalement. Rappelons enfin que nonobstant les dénégations des professionnels de santé, la douleur post-épisiotomie est forte (au point qu’avec l’extraction d’une dent de sagesse, cette intervention est classiquement utilisée comme modèle lorsque l’on fait des essais cliniques sur un antalgique…) et que dans les mauvais cas, elle peut même basculer à la chronicité – avec toutes les conséquences que l’on peut imaginer sur la qualité de vie de la personne concernée (douleur en position assise) comme sur sa vie sexuelle ; le risque d’incontinence urinaire ou fécale – excusez du peu – est également mentionné par diverses études.

Les inconvénients mécaniques de la position aberrante imposée à la parturiente sont encore aggravés par l’usage de la péridurale, que l’on sait de plus en plus fréquent [8]. La péridurale, en effet, ralentit les contractions et abolit le réflexe de poussée, contribuant ainsi à freiner encore plus la descente du bébé et à contrarier son expulsion : selon certaines études, cette dystocie iatrogène se traduirait, à elle seule, par un doublement, voire un quadruplement du risque de césarienne. La péridurale achève aussi de déposséder la mère de son accouchement puisque, désormais insensible au rythme de ses contractions, celle-ci n’a plus d’autre issue que de se laisser guider complètement par le personnel soignant relativement à des processus physiologiques pourtant aussi intimes que la façon de respirer ou de pousser. C’est aussi l’occasion de rappeler que, globalement, la péridurale n’est pas une procédure dénuée de risques, et que certaines complications (chocs, infections, hémorragies, asphyxie, accidents neurologiques) peuvent s’avérer fatales ou se solder par des séquelles durables [9]. Il faut également savoir que le pourcentage d’échecs est étonnamment élevé avec ce mode d’analgésie, puisqu’on retrouve dans la littérature des taux allant jusqu’à 20% des patientes. Par conséquent, on aimerait être certain que les parturientes sont dûment informées de ce rapport bénéfice/risque problématique lorsque la péridurale leur est proposée comme antalgie de simple confort [10].

La mère humiliée

J’entends d’ici les protestations outrées que ne manquera pas de susciter le propos « machiste » qui précède – les hommes, c’est bien connu, gardant avec Yahvé la nostalgie des temps bénis où les femmes étaient condamnées à accoucher dans la douleur. Mais outre que comme spécialiste de iatrogénie d’une part, comme médecin fréquemment sollicité dans des affaires médico-légales d’autre part, j’ai une certaine expérience de la souffrance liée à l’accident médical bête – et en tout cas inopiné [11] –, je voudrais également souligner que, comme très souvent en pareille matière, le prix humain à payer en sus de tout pour un apparent [12] confort médicalisé n’est pas négligeable. Pour reprendre les termes exacts d’une bonne synthèse [13] réalisée (en collaboration avec des professionnels de l’obstétrique [14]) par une profane qui ne se place pas du tout dans une critique systématique du système :

« (…) les patientes sont plus faciles à surveiller puisque "scotchées" à leur table d’accouchement ».

Je laisse à plus philosophe que moi le soin d’examiner si l’image de la parturiente telle qu’elle ressort de cet instantané a gagné en dignité relativement à celle véhiculée par la Genèse… Mais si l’on ajoute au tableau de l’accouchement tel qu’il vient d’être esquissé la médicalisation extrêmement lourde de la grossesse depuis son tout début [15], il devient difficile de contester la dimension d’aliénation profonde et spécifique du processus obstétrical considéré dans son ensemble : « libérée » ou non, la future mère moderne n’a guère d’autre maîtrise que celle d’en demander toujours plus (des échographies « de convenance » [16], la promesse d’une péridurale ou la présence d’un obstétricien…) dans une aventure dont elle n’est jamais l’actrice – et où elle n’est jamais dans une relation égalitaire avec les professionnels supposés veiller sur son bien [17]. Au point que lorsque l’institution opère un exceptionnel retour critique sur les dérives dont elle est pourtant la principale responsable, c’est de toute façon toujours au bénéfice d’une mineure irresponsable ou d’une Bécassine impressionnable : ainsi, lorsque la Haute Autorité de Santé (HAS) s’émeut des échographies de convenance, justement, c’est en regard des « risques psychoaffectifs pour la mère et l’entourage que pourrait générer la livraison de ces images, en l’absence d’un accompagnement compétent » (AFP, 25/06/12). La débauche de technicité à prétention scientifique où l’obstétrique a conduit les femmes de nos jours nous ramène donc aux temps pourtant lointains où l’on craignait l’effet dommageable sur le psychisme maternel des rencontres désagréables ou des émotions inopinées : lorsqu’elle sursautait à l’irruption d’un chien (risque d’avoir un enfant avec des pattes de chien) ou qu’elle croisait un individu difforme [18]… C’est à des perles comme ça que, sous le vernis éblouissant de la technicité, on reconnaît l’archaïsme profond qui travaille la représentation médicale des femmes… La recommandation d’un « accompagnement compétent » n’est pas très loin, non plus, de la thérapeutique sur laquelle j’ironisais plus haut et qui consiste à boire pour oublier qu’on boit, puisqu’en l’espèce, les inconvénients imputables à une médicalisation clairement excessive débouchent sur la recommandation de… s’en remettre à un médecin [19]. Yahvé était moins collant…

[1] Mitscherlich A, Vers la société sans pères, Gallimard, 1969.

[2] Il est frappant que dans les représentations anciennes de l’accouchement, la parturiente soit généralement fort habillée…

[3] Mon idée de cette déchéance patriarcale n’est pas que le cérémonial obstétrical moderne aurait délogé le père d’une position privilégiée qui, du moins dans nos sociétés, n’a jamais été la sienne dans les accouchements « traditionnels » : mais simplement qu’un tel mélange de mépris et de violence médicaux à l’endroit de sa compagne lui donne acte de sa totale absence symbolique.

[4] Comme d’autres l’ont remarqué avant moi, il est d’usage d’imposer à la mère le repos allongé lorsqu’il y a risque d’accouchement prématuré : il est donc assez illogique de lui imposer la même position quand on veut qu’elle accouche…

[5] Sans prétendre céder aux facilités du « retour à la Nature », on relèvera incidemment que les femmes modernes, ainsi exposées dans les salles de travail, doivent être à peu près les seules femelles privées d’un minimum de droit à la tranquillité pour mettre bas.

[6] Hartmann K et coll, Outcomes of routine episiotomy : a systematic review. JAMA 2005 ; 293 : 2141-8. Cette revue confirme l’absence de bénéfice de l’épisiotomie ainsi que ses inconvénients, notamment en termes de douleurs résiduelles. L’irrationalité de cette procédure se reconstitue également de l’impressionnante variabilité de la fréquence avec laquelle elle est mise en œuvre selon les pays ou les établissements.

[7] En matière d’exception à la règle justifiée par la médicalisation du corps féminin, on se permettra également de relever que la césarienne – intervention dont nul n’oserait prétendre qu’elle soit bénigne ou anodine – est, à ma connaissance, le seul geste chirurgical majeur qui puisse être réalisé par un médecin n’ayant pas reçu une formation de chirurgien (ce qui est le cas de la majorité des obstétriciens qui pratiquent cette intervention). Tout se passe, par conséquent, comme si, dès que le corps des femmes était concerné, n’importe quoi était toujours bien assez bon pour elles…

[8] Il est difficile d’avoir des données chiffrées précises, et les pratiques varient d’un pays à l’autre ; divers recoupements autorisent à penser qu’en France, la péridurale doit concerner au moins 70% des accouchements, et probablement davantage.

[9] Diemunsch P et coll, « Complications de l’anesthésie péridurale en obstétrique », 1997 (en ligne sur le site de la Société Française d’Anesthésie-Réanimation).

[10] Ce rapport bénéfice/risque redevient celui d’une anesthésie – ni plus, ni moins – lorsqu’il y a une véritable indication, à savoir faciliter ou autoriser les manœuvres obstétricales qui permettent d’accélérer l’expulsion du fœtus quand c’est nécessaire (forceps, césarienne…).

[11] Chez les victimes d’accident médical (du moins celles qui survivent), le traumatisme psychologique lié à la conscientisation rétrospective d’un consentement donné sur la base d’une information peu loyale reste souvent durablement lancinant : on peut lire ça psychanalytiquement comme l’humiliation liée à une passivité imposée.

[12] « Apparent » parce que, comme on vient de le voir, une part des souffrances de l’accouchement actuel est directement liée à la médicalisation (position dystocique, médicaments pour « accélérer » les contractions, épisiotomie…) et que, réciproquement, la péridurale s’avère inefficace dans un pourcentage de cas que l’on ne peut considérer comme négligeable.

[13] Poitel B, Péridurale : choisir en connaissance de cause, date non spécifiée. La bibliographie citée est étonnamment riche dans un document réalisé par une profane : pour le lecteur intéressé, elle s’ajoute à celle de la revue professionnelle citée en note 10.

[14] On reste songeur d’apprendre, dans les Remerciements, que trois des médecins qui avaient accepté de conseiller l’auteur « ont préféré garder l’anonymat » : la franc-maçonnerie, à côté, apparaît comme une bande de d’exhibitionnistes logorrhéiques…

[15] Dont l’absence de rationalité scientifique se reconstitue, également, de l’immense variabilité des pratiques dans des pays de développement comparable – ne serait-ce qu’en termes d’échographies ou d’examens « obligatoires »

[16] Le Nouvel Observateur, 25/06/12.

[17] C’est une observation récurrente, dans les accidents obstétricaux, que la mère rapporte a posteriori avoir bien senti que quelque chose n’allait pas (par exemple, que le bébé ne bougeait plus – ou plus comme avant), mais n’avoir jamais réussi à se faire entendre. Je sors d’une affaire où, confiée toute la journée à une élève sage-femme qui avait clairement d’autres chats à fouetter tout en lui expliquant que cela n’avait aucune signification que le moniteur sonne sans arrêt, la mère a vu sa dramatique intuition confirmée en accouchant d’un bébé en état de mort apparente, avec les énormes séquelles qu’on imagine ; professeur d’obstétrique à Paris, l’expert judiciaire désigné pour expliquer ce qui a dysfonctionné a finalement conclu qu’on n’aurait pas pu éviter cette issue catastrophique – imputable, cela va de soi, à une cause materno-fœtale (de son propre aveu impossible à spécifier, mais forcément plus probable que les manquements pourtant documentés du personnel de la maternité)…

[18] Shorter E, op. cit., p. 58

[19] L’un des arguments de la HAS pour renvoyer les futures mères vers « des professionnels compétents » ne manque pas de sel : « L’absence de données confirmant ou infirmant un risque lié à l’exposition aux ultrasons lors d’une échographie foetale a par ailleurs conduit l’agence des produits de santé (ANSM), également saisie, à rappeler la nécessité de limiter les durées d’expositions lors des échographies. » C’est fort bien, mais qui, depuis des décennies, a informé les femmes enceintes qu’au fond, on ne savait pas grand-chose sur le risque des échographies ? Et si l’on est toujours dans cet état d’incertitude relativement à une procédure potentiellement iatrogène, sur la base de quelles « données » l’administration française s’est-elle fondée pour promouvoir, au cours de la grossesse, un rythme d’échographies exceptionnellement soutenu ?


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